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Reminder of your requestDownloading format TextView 1 to 172 on 172Number of pages 172Full noticeTitle Revue d'histoire moderne et contemporaine / Société d'histoire moderneAuthor Société d'histoire moderne et contemporaine France. Auteur du textePublisher Presses universitaires de France ParisPublisher BelinBelin ParisPublication date 1988-07Relationship textType printed serialLanguage frenchFormat Nombre total de vues 25346Description juillet 1988Description 1988/07 T35-1988/ Collection numérique Arts de la marionnetteDescription Collection numérique Littérature de jeunesseRights Consultable en ligneRights Public domainIdentifier ark/12148/bpt6k5446199dSource Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-117877Provenance Bibliothèque nationale de FranceOnline date 10/01/2011The text displayed may contain some errors. The text of this document has been generated automatically by an optical character recognition OCR program. The estimated recognition rate for this document is 98%.revue d'histoire moderne et contemporaine Publiée chaque trimestre par la Société d'Histoire moderne et contemporaine avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique Directeurs honoraires f Charles H. POUTHAS, Roger PORTAL et Jean-Baptiste DUROSELLE Directeur Pierre MILZA Rédacteurs en chef Jacques BOUILLON et Daniel ROCHE sommaire ÉTUDES Michel FONTENAY Corsaires de la foi ou rentiers du sol ? Les chevaliers de Malte dans le corso » méditerranéen au XVIIe siècle 361 Maurice VIRIÊUX L'élite lyonnaise sous la Régence 385 Marc VIGIE Le bagne des Philosophes 409 Annick PUYGRENIER Une intégration délicate Fribourg-en-Brisgau et l'État de Bade, 1806-1820 .. 434 Miche] DREYFUS Pacifistes socialistes et humanistes dans les années trente 452 MÉLANGES François MARTIN et François PERROT Les populations de l'Hôtel-Dieu de Meaux à la fin du XVIF siècle 470 Asher COHEN Le peuple aryen » vu par le Commissariat général aux questions juives 482 Paul RAMADIER Réflexions, décembre 1947 présenté par Dominique BORNE et Jacques BOUILLON .. 495 COMPTES RENDUS Annie MOLINIÉ-BERTRAND, AU siècle d'or, l'Espagne et ses hommes. La population du royaume de Castille au XVIe siècle Christian Hermann, 512 ; Dominique JULIA, Jacques REVEL et Roger CHARIIER éd., Les universités européennes du xvr= au xviir= siècle. Histoire sociale des populations' étudiantes Luce Giard, 513 ; Lucien JAUME, Hobbes et l'État représentatif moderne Yann Fauchois, 515 ; Benoît MELY, Jean-Jacques Rousseau, un intellectuel en rupture Daniel Roche, 517 ; Georges BRUNEL, Boucher Guy Boquet, 519 ; André ENCREVÉ, Protestants français au milieu du XIXe siècle. Les réformés de 1848 à 1810 François Laplanche 522 ; Pierre MILZA SOUS la direction de, Les Italiens en France de 1914 à 1940 Jean-Marc Delaunay, 524 ; Michèle COINTET-LABROUSSE, Vichy et le fascisme Isabel Broussard, 526. g Société d'Histoire moderne et contemporaine, Paris, 1988 ABONNEMENTS Abonnement annuel 1987 4 numéros France 320 F + TVA 7 % = 343 F Étranger 360 F Chaque numéro séparé 165 F Le numéro spécial 210 F Par courtiers France 360 F + TVA 7 % moins remise = 347 F Étranger 400 F Les abonnements doivent être réglés au de la Société d'Histoire moderne, Paris 418-29, ou au Trésorier, M. Cointet, .4, square Émile-Zola, 75015 Paris. A partir du 1" mai 1988 39, rue Saint-Ferdinand, 75017 Paris. RÉDACTION DE LA REVUE Toute correspondance rédactionnelle destinée à la Revue doit être adressée à M. Jacques Bouillon, 104, avenue Saint-Exupéry, 92160 Antony. SOCIÉTÉ D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE La Société d'Histoire moderne et contemporaine, fondée en 1901, se réunit à la Sorbonne, d'octobre à juin, le 1er dimanche de chaque mois. Les sociétaires reçoivent la Revue et un Bulletin, qui publie le compte rendu des séances, édités avec le concours du et de la Ville de Paris. Se renseigner auprès du Secrétaire général de la Société, M. Boquet, 47, boulevard Bessières, 75017 Paris. revue d'histoire moderne TOME xxxv JUILLET-SEPTEMBRE 1988 et contemporaine CORSAIRES DE LA FOI OU RENTIERS DU SOL ? LES CHEVALIERS DE MALTE DANS LE CORSO » MÉDITERRANÉEN AU XVIIe SIÈCLE Inscrite au plus ancien de l'histoire de la Méditerranée, la violence sur mer apparut très tôt à ses riverains comme une ressource d'appoint fort appréciable, voire, pour certaines collectivités plus ou moins déshéritées, comme un moyen essentiel de subsister. A partir du VIIIe siècle, la mer Intérieure devint en outre, et pour un millénaire, le champ clos d'une rivalité entre la Croix et le Croissant qui offrait au brigandage maritime la plus efficace des couvertures idéologiques. Ainsi a pu se développer une forme spécifique du phénomène corsaire que, d'un vieux terme emprunté à la lingua -franco., nous appellerons le corso méditerranéen 1. Certes, d'autres formes ont coexisté, par exemple une piraterie pure et simple, soeur du banditisme terrestre, et qu'on trouve à l'état endémique sur certains rivages grecs et dalmates jusqu'au début du xrx' siècle ; ou encore une véritable guerre de course de type ponantin, à laquelle se livraient périodiquement les principales puissances maritimes de l'Europe. Mais ce qui donne son originalité tant à l'espace méditerranéen qu'à la période considérée, c'est le corso. Relancé par la conquête turque au XVe siècle, élevé au rang d'une institution par certains États-corsaires » où le public le disputait au particulier dans une sainte et profitable émulation, il permettait sous couvert d'une lutte intransigeante et perpétuelle pour la vraie foi de se livrer à des rapines continuelles, non seulement sur l'infidèle mais encore sur tous ceux qui voulaient pactiser avec lui. Principaux acteurs, longtemps seuls connus des historiens, les Barbaresques ont toujours constitué pour l'historiographie traditionnelle, le proto* proto* texte est celui d'une communication présentée au colloque Les Ordres militaires dans la Méditerranée occidentale xrr=-xvni siècles », organisé à Madrid en mai 1982 par la Casa de Velasquez et l'Instituto Jeronimo de Zurita. Les actes devant en principe paraître dans le Revista de Studios Manchegos, j'avais différé cette publication par égard pour les organisateurs. 1. Michel FONTEKAY et Alberto TENENÏI, C Course et piraterie méditerranéennes, de la fin du moyen âge au début du XDP siècle », rapport au 15e Colloque international d'Histoire maritime San Francisco, 1975 dans Course et Piraterie, 2 vol. polycopiés, Paris, et pp. 87-134. 362 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE type-même du pirate méditerranéen 2. Depuis quelques années toutefois, on redécouvre qu'il y eut aussi un corso chrétien, peut-être plus diffus et protéiforme, mais qui ne le cédait en rien, quant aux méthodes, au corso musulman 3. Parmi ses protagonistes, on trouve deux ordres militaires. L'un, récent, a été créé spécialement dans ce but par le duc de Toscane, Cosme de Médicis, en 1561 les Chevaliers de Saint Etienne. L'autre est beaucoup plus ancien puisqu'il s'agit des Chevaliers-Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem, appelés depuis Chevaliers de Rhodes et aujourd'hui Chevaliers de Malte », pour reprendre le titre d'un ouvrage célèbre que leur a consacré l'abbé Vertot en 1726 et qui résume parfaitement l'évolution d'un ordre religieux né en Terre Sainte vers 1100 comme ordre hospitalier, mais presque aussitôt transformé en ordre militaire pour défendre les États latins d'Orient, puis conduit par son repli sur Chypre 1291 et ensuite sur Rhodes 1309 à se découvrir une vocation maritime, et finalement contraint de s'y consacrer exclusivement après son installation à Malte comme État souverain, feudataire du roi de Sicile, en 1530. C'est l'activité corsaire de cet Ordre que nous allons brièvement examiner, en essayant de préciser à la fois la place des chevaliers de Malte dans 2. Caractéristique à cet égard un ouvrage qui fait autorité mais qui paraît plus souvent cité que lu Otto ECK, Seerauberei im Mittelmeer, Dunkle Blàtter Europdïscher Geschichte, Munich-Berlin, 1940. En réaction à cette légende noire, une légende rose est née celle de Sir Godfrey FISHER, Barbary Legend, War, Trade and Piracy in North Africa, 1415-1830, Oxford, 1957. Plus nuancés le classique Salvatore BONO, I corsari barbareschi, Turin, 1964, et le récent Ciro MANCA, Il modello di sviluppo economico délie città marittime barbaresche, Naples, 1982. 3. En dehors de quelques pages dans Paul MASSON, Histoire du commerce français dans le Levant au XVIIe siècle, Paris, 1987, le phénomène est resté pratiquement inconnu jusqu'à ce que Fernand BRAEDEL lui consacre dans sa Méditerranée une part importante du chapitre intitulé les formes de la guerre ». Depuis, Alberto TENENTI a montré dans Naufrages, corsaires et assurances maritimes 1592-1609. Paris, 1959, et Venezia e i corsari, 1580-1615, Bari, 1961, que les corsaires chrétiens avaient été aussi néfastes au commerce de Venise que les corsaires musulmans ; et Jean MATHIEX a souligné l'effet inhibiteur du corso maltais et toscan sur les économies musulmanes dans Trafic et prix de l'homme en Méditerranée », Annales 1954, pp. 157-167 et Sur la marine marchande barbaresque », Annales 1958, pp. 77-93. Plus récemment. Peter EARIE, Corsairs of Malta and Barbary, Londres, 1970, nous a donné la première étude sérieuse sur l'organisation de la course privée à Malte. J'ai moi-même, parallèlement à cette contribution au colloque de Madrid, tenté de préciser l'impact du corso chrétien sur l'empire ottoman et de voir les réactions de celui-ci, à l'occasion du colloque Économies méditerranéennes. Equilibres et intercommunications, xnP-xix* siècles » organisé à Athènes en septembre 1982 par le Centre de Recherches Néo-Helléniques ; le texte de cette communication, intitulée L'empire ottoman et le risque corsaire au XVEF siècle », est paru dans les actes et dans la t. XXXII 1985, pp. 185-208. J'ai également abordé, de manière plus générale, quelques-unes des conséquences du phénomène corsaire sur les destinées de la mer Intérieure dans Los fenomenôs corsarios en la periferizacion » del Mediterraneo en el siglo XVII », Desigualdad y dependencia, La periferizacion del Mediterraneo occidental S. XII-XIX, Actes du 1er Séminaire d'histoire économique et sociale de Murcie mai 1984, Murcie, 1986, pp. 116-121. Enfin, tout récemment, j'ai présenté une communication sur La place de la course dans l'économie portuaire d'après l'exemple de Malte et des ports barbaresques » lors de la XIXe Settimana di Studi de l'Institut Francesco Datini mai 1987, dont les actes, I parti corne impresa economica secoli XIII-XVIII, sont sous presse. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 363 le corso chrétien et ce que celui-ci a pu représenter pour la Religion gérosolomitaine » 4. A peu d'exceptions près, tous les ouvrages traitant de la course antimusulmane s'inscrivent dans une tradition historiographique de type européo-centrique qui fait de l'Occident chrétien la norme de toute civilisation; mais, concernant les activités des chevaliers de Malte ou celles de leurs émules stéphanites, la bibliographie tourne à l'hagiographie pure et simple. D'un côté, on a les pirates barbaresques peste pluriséculaire », racaille de voleurs », avides seulement de lucre et de pillage » 5, à la fois infidèles et barbares, ennemis de la vraie foi et de la civilisation. En face, les derniers des croisés » 6, qu'enflamme une généreuse piété, animés d'un noble désintéressement tel saint Georges terrassant le Dragon, ils ont engagé une vraie chasse d'extermination contre la pieuvre aux tentacules multiples et multiformes » 7 et, sans trêve ni merci, livrent une lutte héroïque pour la Foi et la civilisation occidentale » 8. Comment, dans ces conditions, oublier les éminents services que les membres de l'Ordre de Malte rendirent à la cause de la chrétienté et de la civilisation »? En laissant de côté tout jugement de valeur, on doit redresser un premier mythe à propos du corso chrétien celui d'une contre-course défensive liée au danger barbaresque, une sorte de police des mers destinée à protéger les eaux de la chrétienté contre la piraterie des corsaires d'Alger, Tunis ou Tripoli. D'abord parce que ce serait oublier l'antériorité dans ce domaine des Chevaliers-Hospitaliers. Comme le rappelle Brantôme, peu suspect de leur être défavorable, Rhodes était très-bien et commodément située pour faire de grandes prises sur la Turquie et sur la Syrie et sur les marchands qui trafiquaient de l'une à l'autre » 10. Il est vrai que 4. A partir d'une recherche en cours sur Malte et la course chrétienne aux xvF, XVIF et xvnr 1 siècles ». Pour certains fonds souvent cités, on utilisera les abréviations suivantes 1° Archives Nationales à Paris, notamment série MI et dépôts des Archives de la Marine Mar. et des Affaires étrangères ; 2° Archives de l'Ordre de Malte à La Valette, notamment Libri bullarum, 211 volumes pour la période maltaise, 1530-1798 414 à 624 et Libri Conciliorum Status, 24 volumes du 20 avril 1623 au 1" juin 1798 255-278; 3° Archives des anciennes cours de justice à La Valette, fonds Tribunal Armamentorum ; 4° Archivio di Stato à Venise, essentiellement dans Collegio Relazioni les relations des Provéditeurs généraux et des Provéditeurs de Candie, et dans Senato Sécréta, les dépêches du baile de Constantinople. 5. 0. ECK, op. cit., pp. 1 et 4. 6. Roderick CAVALIERO, The last of the Crusaders, Londres, 1958 sur les activités maritimes de l'Ordre de Malte au xvnr siècle. 7. Gino GUARNOERI, I cavalieri di Santo Stefano nelta storia délia Marina Italiana, 3e édition, Pise, 1960, p. 148 ouvrage au demeurant très utile par ses riches appendices documentaires. 8. Ubaldino MORI-UBAIDINI, La Marina del Sovfano Militaire Ordine di San Giovanni di Gerusalemme di Rodi et di Malta, Rome, 1970, p. 535. 9. Eugène MANNIER, Les commanderies du Grand Prieuré de France, Paris, 1872, p. V. 10. BRANTÔME, Grands capitaines français », OEuvres complètes de Pierre de Bourdeille seigneur de Brantôme, publiées par L. Lalanne, Paris, 1869, t. V, p. 225. 364 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE l'Ordre, après avoir été chassé de Rhodes en 1522, est surtout engagé au XVIe siècle dans un combat défensif. Appauvri par la perte de ses commanderies en Angleterre et en Allemagne du Nord à la suite de la Réforme, il doit consacrer toutes ses ressources à la défense de Malte, qui fait alors figure de boulevard de la chrétienté » et dont l'héroïque défense en 1565 est le premier vrai coup d'arrêt à l'expansion ottomane en Méditerranée. D'autre part, en cette époque où le corso est l'une des formes favorites de la guerre d'escadre, les galères gérosolomitaines sont presque toujours mobilisées au service du Roi Catholique ou de la Sérénissime et ne sont guère disponibles pour des courses autonomes. En fait, c'est donc seulement après Lépante, quand il retrouve une liberté d'action, en gros à partir des années 1580, que le corso maltais acquiert sa véritable dimension. Bien sûr, on peut admettre qu'il s'agit au moins en partie d'une riposte d'ailleurs contemporaine des premiers exploits stéphanites à l'extraordinaire explosion corsaire qui mobilise tous les ports maghrébins depuis Salé jusqu'à Tripoli, au temps de la seconde fortune d'Alger » et des succès de la piraterie anglo-nordique à Tunis. Cependant, pour qu'on puisse à juste titre considérer le corso chrétien comme une véritable contre-course, il faudrait que ses activités soient prioritairement, sinon exclusivement, dirigées contre des objectifs militaires soit les navires, soit les ports des corsaires ennemis et qu'elles aient, par conséquent, comme cadre géographique quasi-exclusif le bassin occidental de la Méditerranée, ce qui est loin d'être le cas. Fernand Braudel avait déjà montré qu'un rapide examen des prises faites par les galères de Saint-Étienne suggérait un glissement d'activité depuis le bassin occidental vers les eaux levantines après 1580n. Précisons les choses en reprenant de plus près le registre des prises publié par Gino Guarnieri, mais pour les seules années 1610-1617 qui donnent lieu à des renseignements continus n. En huit ans, les Stéphanites ont pris dans les eaux chrétiennes, en général autour de la Corse et de la Sardaigne, une douzaine de bâtiments barbaresques deux galiotes, six brigantins, deux saettes, et deux bertons, vraisemblablement tous corsaires, sur lesquels ils ont fait au total 667 captifs c'est en somme la part de leur activité qui correspond authentiquement à une mission de police des mers. De plus, six campagnes dans les eaux maghrébines leur ont permis la destruction ou la capture de douze autres bateaux cette fois visiblement des navires marchands, à l'exception de deux galiotes et de faire 742 esclaves dont 479 dans l'attaque d'une place » terrestre là encore, on admettra que, s'agissant d'opérations contre le commerce ou le territoire des régences berbaresques, il faille inscrire ce butin à l'actif d'une contrecourse. Mais dans le même temps, les galères toscanes prenaient par six fois la route du Levant pour des croisières de course qui leur permettaient de piller 3 villes ou villages côtiers, d'arraisonner, de prendre ou de couler 49 bateaux dont, soit dit en passant, seulement cinq unités corsaires ou militaires, le reste n'étant que saïques, caramussals, barques ou 11. F. BRAUDEL, op. cit., II, p. 199. 12. G. GUARNIERI, op. cit., pp. 457-468. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 365 autres bâtiments de marchands orientaux, et de ramener 1114 esclaves au total, soit une moyenne de 200 par campagne. Il y a donc bien glissement géographique, mais aussi changement de nature on passe d'une contrecourse défensive au corso prédateur. L'évolution, nous allons le voir, est encore plus nette pour la course maltaise, presqu'exclusivement tournée après 1580 vers le pillage de la Méditerrannée orientale. Mais, auparavant, il nous faut dire un mot sur la manière dont elle était organisée. Pour être en mesure de mener conformément à son institut » une guerre permanente aux ennemis du nom chrétien », l'Ordre de Malte entretient au XVIe siècle une escadre de galères, réputées les meilleures de toute la Méditerranée leur nombre, fixé à 5 depuis 1596, passe à 6 en 1628, puis à 7 en 1651, et même à 8 un bref moment dans les années 1685-1690. L'Ordre leur adjoint parfois des vaisseaux de haut-bord au début du siècle, notamment jusque vers 1630, un ou deux galions lui permettent d'être opérationnel en toute saison. L'étude des instructions du Grand Maître aux capitaines et généraux des galères 13 montre que l'escadre outre des missions pacifiques comme le transport de hauts personnages, de marchandises, ou de fonds en espèces a trois types de missions belliqueuses 1° de brèves croisières de police des mers, à la requête des vice-rois de Sicile et de Naples, à l'occasion desquelles les galères à croix blanche patrouillent pendant deux à trois semaines dans le canal de Malte et autour de la Sicile, ou bien en mer Tyrrhénienne jusque vers Ponza ou la Sardaigne, ou encore sur les côtes sud de la Botte, jusqu'à l'entrée du golfe » Adriatique ; 2° des jonctions », comme l'on disait à l'époque, mettant les galères gérosolomitaines à la disposition d'une armée navale chrétienne, soit dans le cadre d'une entreprise » de l'Espagne ou de la France contre une Régence barbaresque, soit à l'occasion des guerres de Candie ou de Morée entre Venise et les Turcs ; 3° enfin — et ce qui est de loin le plus fréquent, le plus ordinaire, la mission-type en quelque sorte — corseggiare a danno d'infedeli, la guerre de course contre les côtes et le commerce musulmans en Méditerranée orientale. Beaucoup d'historiens, sous l'argumentation que l'Ordre était un État souverain, avec une politique et des motivations idéologiques, excluent ce type d'activités navales du champ sémantique et de la thématique » corsaires 14. Pourtant, l'Ordre lui-même ne s'embarrassait pas de tant de scrupules, ni sur le mot, ni sur la chose. Les instructions magistrales sont toujours on ne peut plus claires fare una scorribanda sur les côtes ennemies dans l'espoir di qualche buon effetto al profitto délia nostra Sacra Religione et délia Cristianita. Et n'entendons pas ce profit » au sens figuré il s'agit bien ai qualche rica presa, di qualche guaâagno, en évitant soigneusement d'affronter les vaisseaux barbaresques ou les galères de la Porte, sauf en cas de très nette supériorité numérique sinon il faudrait décrocher immédiatement. Même au temps de la guerre de Candie, 13. Enregistrées dans les Libri bullarum, section Salviconductus et diversae scripturae », jusqu'en 1623, et ensuite dans les Libri Conciliorum Status cf. note 4. 14. En particulier O. Eac, op. cit., pp. 87-88. Même argumentation, quoiqu'en termes plus critiques et au bénéfice du doute », dans P. EARLE, op. cit., pp. 106-107. 366 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE quand l'escadre maltaise se porte en principe chaque année au secours des Vénitiens contre la flotte ottomane, les instructions du Grand Maître précisent toujours qu'il faudra tâcher d'obtenir congé du Provéditeur Général à temps per fare una scorreria con qualche buon bottine e massimamente di numéro di schiavia. Certains contemporains étaient d'ailleurs assez critiques à l'égard de ce genre d'activités. Ne parlons même pas des Vénitiens, qui accusent régulièrement le corso chrétien d'être à l'origine de tous leurs malheurs dans le Levant 16 ; mais le Saint-Père en personne, supérieur de l'Ordre au spirituel, se montrait parfois très sévère, et le délégué apostolique était souvent chargé de rappeler au Grand Maître qu'il serait plus utile à la chrétienté d'attaquer quelque place en Afrique, ce qui rappellerait les corsaires chez eux », plutôt que d'insulter l'Archipel 17, car piller les biens et les navires des particuliers n'a jamais causé de véritables dommages à la monarchie ottomane et ne sert qu'à l'irriter sans lui faire de mal 18. Aux navires de l'Ordre s'ajoutaient ceux des armateurs privés pratiquant le cours sous pavillon maltais, selon une réglementation codifiée en 1605 dans le Statut des Armements et qui restera en usage jusqu'en 1798 K. Sous condition, en particulier, de ne porter tort ou dommage de quelque façon que ce soit aux chrétiens, ni dans leurs biens ni moins encore dans leur personne », et de verser au Trésor le dizième de leurs prises pour droit d'amirauté, ils recevaient du Grand Maître une lettre patente ad piraticam exerçandam » valable pour un voyage seulement », avec faculté et licence de pouvoir faire la guerre aux ennemis de notre Sainte Foi sous la bannière et insigne de notre Religion » 20. Ces patentes, toutes enregistrées dans les Libri bullarum de l'Ordre 21, constituent un bon indice de l'activité corsaire sous pavillon maltais, au moins dans les premières décennies du xvir siècle, quand les capitaines 15. Citations stéréotypées toutes empruntées à des instructions des années 1580-1620 et 1650-1675. 16. Nombreuses récriminations des Vénitiens à ce sujet. Voir notamment Guglielmo BERCHET, Relazioni dei consoli veneti nella Soria, Venise, 1880, pp. 138-140 ; et surtout les relations des provéditeurs de Candie Collegio relazioni, buste 80 et 82, la correspondance des consuls en Egypte Senato Sécréta, Dispacci consoli », Cairo 2 et des bailes à Constantinople Senato Sécréta, Dispacci Constantinopoli » en particulier les lettres d'Alvise Contarini, 1638-1640 filze 119-121, Giacomo Querini, 1672-1675 filze 156-158 et Zuanne Morosini, 1675-1680 .filze 159-160. 17. Vincent BORG, Fabio Ckigi, Apostolic Delegate in Malta 1634-1639, an édition of his officiai correspondent, collection studi e Testi », n° 249, Cité du Vatican, 1967, pp. 482483, lettre du 9 avril 1639. 18. Paolo PICCOUJMINI, Cbrrispondenza tra la corte di Roma e l'inquisitoire di Malta durante la guerra di Candia », Archivio storico italiano, 5e série, XLIX 1912, p. 41, lettre du 16 février 1667. 19. National Library of Malta, ms. 152, dont on trouvera une analyse succincte et commode dans P. EARLE, op. cit., pp. 125-127. 20. On ne peut alourdir ce développement de trop de précisions, mais la question est en fait plus complexe. A certaines époques, le Grand Maître délivre en outre des patentes de course sous bannière magistrale » ; il peut aussi lui arriver d'armer à titre privé. Dans l'exposé on a confondu sous une même rubrique tous ces corsaires avec ceux qui battaient pavillon de la Religion. 21. Section Salviconductus et diversae scripturae » cf. note 4. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 367 revenaient régulièrement à Malte pour renouveler leurs commissions. C'est ainsi que, de 1600 à 1624, la chancellerie magistrale a expédié 280 patentes de course, correspondant à 350 bâtiments car certains armements comportent deux ou trois bateaux, soit une moyenne annuelle de 14 navires corsaires sous bannière maltaise. Dans le second quart du siècle, le rythme fléchit sensiblement, mais l'indice cesse d'être aussi fiable, car l'habitude se prend de plus en plus d'hiverner dans l'Archipel ; l'Ordre finira même par admettre que ses patentes restent valides cinq ans pour un même capitaine. Dans les années cinquante, la guerre de Candie, qui relance partout le corso chrétien, suscite à Malte une véritable fièvre d'armements atteignant son apogée vers 1660-1675 à ce moment-là, on peut considérer qu'il y a chaque année, quasi en permanence, 20 à 25 navires corsaires sous bannière de la Religion, la plupart dans les eaux ottomanes. Après ce sommet, le corso maltais s'effondre dans le dernier quart du siècle sur l'intervention du roi de France, que l'anarchie maritime en Levant gêne alors dans sa politique de rapprochement avec les Turcs. Il renaîtra au début du XVHP siècle et, sous des formes un peu différentes qu'il serait trop long d'exposer ici, perdurera jusqu'à l'occupation de l'île par Bonaparte, en 1798Z 2. La carte des prises dressées à partir des registres de la Quarantaine de Malte 23 montre à l'évidence que la Méditerranée orientale est devenue au XVTF siècle le champ exclusif de l'activité des corsaires chrétiens à Malte. Deux secteurs géographiques se distinguent assez nettement, la Barbarie d'une part, le Levant d'autre part, qui correspondent à deux types d'armement très différents, en droit comme en fait. En droit, puisque les patentes du Grand Maître autorisent la course soit per le parti di Levant e Barbaria », soit pour la seule Barbarie, avec défense de passer piu oltre dél capo di Buon Andréa™. Mais également en fait, car cette distinction juridique a été imposée par des nécessités pratiques et correspond au souci de ne pas laisser s'aventurer dans le Levant des forces trop faibles sur les rivages maghrébins proches de Malte, la course pouvait se pratiquer de manière artisanale, avec des équipages réduits, sur de petits bâtiments de rame qui ne sortaient qu'à la belle saison et rentraient souvent à La Valette pour rafraîchir leurs forces ; dans le Levant au contraire, 22. La dernière patente de course est expédiée le 19 mai 1798 ; vingt jours plus tard, les premières voiles de l'Expédition d'Egypte apparaissaient à l'horizon de Malte. 23. 6526. Il ne s'agit pas de toutes les prises du corso chrétien, mais de celles mentionnées à l'occasion du retour des corsaires à La Valette donc uniquement le produit de leurs derniers pillages, plus quelques grosses prises faites en cours de campagne et amarinées » pour Malte. Au total 294 mentions de prises, dont 252 seulement ont pu être localisées, 19 autres étant dites sur les sèches de Barbarie » ce qui recouvre pratiquement tout le rivage des Syrtes, 19 faites en Levant », et 2 dans l'Archipel ». Pour l'essentiel, il s'agit de prises faites par des corsaires sous pavillon maltais 84 % ou par des corsaires maltais passés sous un autre pavillon après 1675 9 %. Cf. M. FONTENAY, L'empire ottoman... », op. cit., pp. 188-189. Ce document vient d'être analysé en détail pour l'étude du commerce et des activités portuaires de Malte Dominic CUTAJAR, The Malta Quarantine Shipping and Trade, 1654-1694, Mid-Med Bank Report and Accounts, 1987, Malte, 1988. 24. L'actuel Ras-al-Hilit, à l'ouest de Derna, en Cyrénaïque. 368 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE la course exigeait des équipages nombreux et des vaisseaux puissants, capables éventuellement d'affronter les rigueurs de l'hiver et les sultanes » de la Porte. Sur la carte, l'Archipel paraît relativement indemne, ce qui est à première vue parfaitement normal puisque les capitaines s'engageaient sous serment et caution, à ne jamais porter tort ou dommage à des chrétiens. En fait les Grecs constituaient souvent les premières victimes du corso maltais d'abord parce qu'ils étaient les principaux transporteurs maritimes de l'empire ottoman ; ensuite parce que l'Archipel était devenu le lieu d'hivernage préféré des corsaires qui, à cette occasion, mettaient en coupe réglée les insulaires, particulièrement les schismatiques » pour lequels beaucoup de Latins n'avaient que haine et mépris 25. Écoutons à ce propos le ba'ûe Querini De tous les corsaires qui infestent ces mers, les chrétiens sont les pires de tous peggiori degli uni e degli altri parce qu'ils dépouillent indifféremment tout le monde, sans égard à rien s 26 ; ou encore le français La Guilletière La plupart des Francs qui viennent sur la côte de la Grèce n'y viennent que pour la ravager. Je ne sais pas s'il est même permis de piller les infidèles et ce n'est pas à moi de prononcer là-dessus. Mais que n'ont pas tenté les misérables Grecs de l'Archipel pour se mettre à couvert des hostilités de nos armateurs catholiques ? Ils ont envoyé jusqu'à Rome demander des sauvegardes, et obtenu des brefs du Pape adressés à ces corsaires qui s'en sont moqués s 27. Certes les corsaires s'en moquaient, mais ils avaient généralement la prudence de taire leurs exactions en arrivant à Malte ce qui explique certains silences de notre carte. Les chevaliers de Malte participaient au corso chrétien de deux façons comme profès de l'Ordre, ils devaient tous un service militaire sur les galères de Saint-Jean; en outre, certain d'entre eux pouvaient, à titre privé, pratiquer le cours, soit comme capitaine soit comme armateur. Religieux d'un ordre hospitalier et militaire, les chevaliers de Malte sont en principe tenus, par leur habit et leur profession, à vivre selon les trois voeux de chasteté, obéissance et pauvreté. De plus, pour prétendre accéder chacun selon son ancienneté à l'une des dignités de l'Ordre — cornmanderie, baillage, ou grand-prieuré — il faut nécessairement cinq ans de résidence au couvent » ce qui veut dire à Malte et avoir effectué quatre caravanes complètes », de six mois chacune, sur l'un des bâtiments de la Religion. Au XVIe siècle on ne devait que trois caravanes ou 25. Sur ce point, que j'ai particulièrement développé dans L'empire ottoman... », op. cit., pp. 191-194 et 200-203, voir également Apostolos E. VACALOPOUIOS, The Greek Nation, 1453-1669. The cultural and economical Background of modem Greek Society, New-Brunswick, 1976, et l'excellente introduction de Stéphane Yerasimos à Joseph PrnoN DB TOURNEFORT, Voyage d'un botaniste, collection Paris, 1982. 26. BAROZZI et BERCHET, Relazioni degli ambasciatori e bailli veneti a Costantinopoli, 2 tomes en un volume, Venise, 1873, II, p. 182. 27. GunxET DE LA GUILLETIÈRE, Lacédémone ancienne et nouvelle, Paris, 1676, pp. 60-61. t-l 1 1 O t 1 I w OS o îw h3 g Co •s ta 1 tu tu Ci § I 1 I tu 1 tu g co O I 1 ta. I co H-1 372 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE par soi-même ou par le moyen d'autrui ». C'est après que l'on eut porté l'escadre de quatre à cinq galères, que la quatrième caravane fut instituée vers 1600 ; il fut également décidé que chacun devrait faire ses caravanes en personne et à son rang d'ancienneté, sans que l'on puisse se faire remplacer, ou échanger son tour par commodité personnelle. Les caravanistes, au nombre de 20 à 25 par galères, et jusqu'à 30 sur la capitane, contribuaient fortement à l'efficacité militaire de l'escadre. En revanche, contrairement à une légende répandue, très peu d'entre eux s'y formaient au métier de marin. Comme le fait remarquer, en 1669, un officier français chargé par Colbert d'un rapport sur les galères de la Religion, les chevaliers font proprement la fonction de soldat ; mais comme ils ne cherchent dans le service que de faire les quatre caravanes que la Religion leur ordonne pour mériter des commanderies et qu'ils n'ont la plupart aucune envie de s'attacher à la mer, ne sachant encore à quoi leurs parents les destinent, ils ne s'appliquent en aucune façon au métier. On voit par expérience que ceux à qui Sa Majesté donne de l'emploi dans ses galères en savent très peu en y entrant ; les plus habiles ne font point de difficulté de l'avouer, s'excusant sur le grand nombre, qui empêche qu'on ne s'attache à les instruire, et sur ce que dans les mauvais temps, où il y a le plus à apprendre pour ce qui regarde la navigation, on les oblige de demeurer sous couverte, et enfin sur ce que les pilotes et comités, fatigués de leurs questions, ne les écoutent pas ; ils pourraient ajouter sur ce qu'ils se débauchent les uns les autres, et qu'ils ne se passent le temps qu'à jouer en naviguant, et qu'à se promener quand ils sont dans les ports s 28. La valeur de l'escadre tenait surtout à ses bas-officiers, aux équipages et aux chiourmes, et chacun savait à Malte que les galères de la Religion étaient plutôt sous la conduite et sous le commandement de leurs pilotes et comités que sous celles des capitaines et du Général » ; au reste cette place éminente se donnait à la faveur, sans que le talent y fût pour rien » 29. Un certain nombre de chevaliers semblent cependant avoir apprécié cette vie à la fois aventureuse et monotone dont Bertrand de Luppé-Garrané a laissé le savoureux récit dans ses Mémoires et Caravanes 30. Reçu dans l'Ordre en 1597, il était arrivé à Malte en 1604 pour remplir les devoirs de son état. Ayant normalement fait ses deux premières caravanes en 1605, il tomba malade à la fin de la troisième, au mois de mai suivant, ce qui l'obligea après son rétablissement à ne prendre sa quatrième caravane qu'en janvier 1610 à cause que ceux à qui elle touchait devant moi la voulaient prendre, comme il était bien juste ». Se trouvant désoeuvré, il décide alors de s'embarquer avec quelques autres chevaliers comme volontaires » sur le petit galion de la Religion pour un voyage de course qui les fait bourlinguer de février à juillet 1608 sur toutes les côtes de la Médi28. Médi28. Mar., B 7 209, Mémoire sur les galères de la Religion de Malte par Deviviers, capitaine d'une des galères du Roi ». 29. Ibidem et Comte de SAIOT-PROEST, Mémoires. Règnes de Louis XV et de Louis XVI, publ. par le comte de la Barante, Paris, 1929, p. 12. 30. Mémoires et caravanes de J. B. de Luppé-Garrané, publ. par le comte de LUPPÉ, Paris, 1856, pp. 77-131. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 373 terranée orientale. Visiblement la chose ne lui déplait pas ; après sa quatrième caravane, on le voit rempiler à l'occasion d'un manque d'effectifs et faire, en 1611-1612, une cinquième puis une sixième caravane, plus deux voyages comme volontaire. Par conséquent, au cours des neufs années de son séjour maltais, notre chevalier aura été plus de 500 jours à la mer, sans compter les fréquents voyages en Sicile pour la subsistance de l'escadre, et aura participé, comme caravaniste ou volontaire à dix campagnes trois jonctions » avec l'armée du Roi Catholique — à quoi la Religion pouvait difficilement se soustraire — et sept campagnes de course trois en Levant, quatre en Barbarie ayant procuré au total un butin de 550 esclaves et une dizaine de bateaux, plus une douzaine d'autres abandonnés ou coulés. De toutes ses campagnes, Bertrand de Luppé-Garrané semble n'avoir rapporté que des souvenirs, un peu de gloire et des états de services pour sa carrière future, mais pas d'autre profit matériel que le petit grappillage plus ou moins toléré après l'assaut. Aussi la plupart des chevaliers ayant quelque vocation maritime préféraient-ils courir à leur compte sur un armement privé. Parmi les 483 corsaires ayant battu pavillon maltais au xvir siècle et qui sont récapitulés dans les tableaux 1 et 2, 183 seulement étaient membres de l'Ordre 31 ; mais cette proportion, en apparence modeste 38 '% , ne doit pas tromper. Il y avait nous l'avons vu, deux types d'activité corsaire un corso artisanal sur les sèches de Barbarie » qu'on pouvait entreprendre avec un brigantin de 8 ou 9 bancs, deux douzaines d'hommes, un pierrier et quelques mousquetons, le tout pour une mise-hors » de 1500 à 2000 écus ; et d'autre part la grande course » dans les mers du Levant, laquelle exigeait au bas mot, vers 1660, écus pour un vaisseau de 10 canons et 20 pierriers avec 100 ou 120 marins et soldats. Bien entendu, les profits éventuels étaient à la hauteur des investissements respectifs dans les eaux barbaresques où l'on ne rencontrait, sauf exception, qu'un menu fretin de petits caboteurs type sandal, londro, carabo chargés de méchantes robes », le meilleur butin qu'on pût espérer c'était des esclaves ; les mers du Levant, en revanche, étaient le domaine des riches prises aux dépens de la caravane d'Alexandrie », dont les saïques pansues, chargées à ras-bord de riz, de lin, de sucre, de café, constituaient la proie idéale, celle qui pouvait rapporter d'un coup, sur le marché maltais, ou écus. Or l'on constate que 92% des patentes expédiées à des membres de l'Ordre sont établies per le parti di Levante, ce qui n'est le cas que de 48% seulement des patentes accordées aux autres corsaires que nous appellerons laïcs » pour les différenciers des religieux gérosolomitains ; en d'autres termes, les laïcs, pour moitié au moins, étaient de petits artisans du corso, alors que presque tous les religieux, essentiellement des chevaliers, exerçaient dans le cadre de la grande entreprise corsaire. 31. D'après un fichier établi à partir des 758 lettres patentes ad piraticam exercendam enregistrées de 1600 à 1699 dans les Libri Bullarum cf. notes 4 et 20, ci-dessus. Des confrontations avec des sources parallèles conservées pour des périodes plus brèves permettent d'établir qu'on repère avec cet instrument entre 93 et 99 % des corsaires, selon les époques. 374 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Encore faut-il distinguer parmi les chevaliers ceux pour qui le corso n'a été qu'une activité occasionnelle, un dérivatif à l'ennui de leur séjour maltais ils sont un jour partis, dans un rêve de gloire et de butin, niais ont vite abandonné, faute de moyens, faute de succès, ou parce qu'un destin plus reluisant les attendait ailleurs. A l'opposé, on a le petit noyau des corsaires de vocation, en tout cas de profession à peine une cinquantaine de noms pour tout le siècle, qu'on voit renouveler leur patente, repartir plusieurs fois en campagne et qui, une fois retirés s'ils ne sont pas morts avant, car la chose peut arriver, même si c'est moins fréquent qu'on ne le croit généralement, continuent de s'intéresser au corso soit comme armateurs, soit comme procureur d'un jeune chevalier corsaire. Alexandre de Benque par exemple, chevalier de la langue de Provence depuis 1597, reçoit sa première lettre en mars 1616 ; douze ans plus tard, il court encore le Levant, après avoir obtenu sept patentes successives. Claude de la Richardie, lui, a fait ses débuts en février 1651 à l'âge de vingt-sept ans, comme second du chevalier de Bouliers, son collègue de la langue d'Auvergne ; il lui succède en 1654, reprend son armement en 1659, et ne rentre à Malte après sa dernière campagne qu'en juillet 1664. Quant à Jacques de la Barre Hautepierre, chevalier angevin reçu en 1653 dans la langue d'Aquitaine, il obtient sa première patente de course en février 1663 à cette époque, il n'a qu'un pétache de quelques canons et 80 hommes, avec lequel, l'année suivante, aux Gozze de Gandie, il tombe aux mains des Tripolins à la suite d'un combat acharné où il reste demi-mort. Échangé après quatre ans de captivité, il reprend la mer en avril 1670 sur un vaisseau de 30 pièces et 170 hommes, et s'illustre aux côtés des célèbres frères Théméricourt en pillant la caravane d'Alexandrie. Quatre ans plus tard, on le retrouve à la tête d'une conserve de 30 bâtiments, choisi pour chef et directeur par tous les corsaires chrétiens du Levant », et n'hésitant pas à publier une sorte de cartel, mettant au défi le capitan-pacha d'oser le rencontrer ; mais, selon le baile de Venise, il est surtout très occupé à piller et butiner les pauvres Grecs de l'Archipel» 32. En tous cas, il ne rentre à Malte qu'en juillet 1677 après quinze ans d'aventures maritimes et seulement parce que le Grand Maître, sur les instances de la France, vient d'interdire le corso du Levant. Tous ces professionnels de la course ne travaillaient pas nécessairement avec leurs propres capitaux. Quelquefois on voit deux chevaliers se mettre d'accord pour commander alternativement, pendant six mois ou un an, un bateau qu'ils ont armé à frais communs. Mais la situation la plus fréquente est celle de la commandite le corsaire apporte sa compétence et une part du capital, le reste étant fourni par les armateurs à tout risque », en quelque sorte les propriétaires-actionnaires de l'entreprise, et par des armateurs-cambistes » qui sont seulement des intéressés » à l'entreprise, à la fois obligataires dans la mesure où ils sont remboursés prioritairement, et prêteurs à la grosse aventure puisqu'ils touchent un intérêt de l'ordre de 30%, sauf s'il y a sinistre, auquel cas ils perdent tout. 32. Senato Sécréta, Dispacci Coslantinopoli, filza 157, f° 468, lettre du 1er juillet 1674. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 375 Tableau 1 LES CORSAIRES SOUS BANNIÈRE DE MALTE AU XVIIe SIÈCLE Langues de l'Ordre tôt. , , , =—=——= relig. Mes. totaI % Prov. Auv. Fr. It. Arag. Cast. OM gén- religchevaliers religchevaliers 6 26 6 1 62 33,5 1600-1624 servants d'armes 7 13 1 12 6,5 total 30 7 29 7 1 74 111 185 40 chevaliers 18 4 10 1 1 34 25 1625-1649 servants d'armes 7 7 1 15 11 total 25 4 17 2 1 49 88 137 36 chevaliers 12 13 15 3 1 1 45 40 1650 1674 servants d'armes 6 14 11 10 total 18 14 19 3 1 1 56 57 113 50 chevaliers 1 2 1 4 8,3 lfi_j- ,„„_ servants d'armes 0 0 total 1 2 1 4 44 48 8,3 chevaliers 54 23 53 10 3 2 145 30 1600-1699 servants d'armes 20 2 14 2 38 8 total 74 25 67 12 3 2 183 300 483 38 Tableau 2 ORIGINE DES CORSAIRES SOUS BANNIÈRE DE MALTE AU XVIIe SIÈCLE origines connues = ong- TOT. Fr. It. Ibér. Malt. Gr. Daim. Flam. tôt. mcreligieux mcreligieux 166 12 5 183 183 en % 90,5 6,5 3 100 laïcs 79 19 4 116 13 3 1 235 65 300 en % origines connues. 34 8 2 49 5 1,5 0,5 100 total des corsaires 245 31 9 116 13 3 1 418 65 483 en % origines connues. 59 7,5 2 28 3 1 — 100 376 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE A la limite, le capitaine pouvait inême n'apporter que sa compétence et n'avoir aucun fonds dans l'entreprise en novembre 1674, au départ des deux vaisseaux commandés par le chevalier Claude de Varadier, un acte est dressé précissant que celui-ci n'a en rien participé de ses deniers audit armement, lequel a coûté écus, entièrement fournis par les armateurs » et que par conséquent il ne pourra prétendre à autre rémunération que la solita gioia de 11 '% des prises, nettes du droit d'amirauté 33. Au premier rang des grands armateurs du corso on retrouve généralement des chevaliers, et presque toujours les mêmes. Il s'agit le plus souvent d'anciens corsaires qui ont réussi dans le métier et réinvesti une partie de leur gain sur des armements toujours plus nombreux et plus importants. C'est le cas, par exemple, du Limousin François Hugon du Prat qui a fait le cours sur son propre vaisseau de 1653 à 1658 avant de le confier à son frère Claude pour pouvoir se consacrer aux affaires, et qu'on retrouve quelques années plus tard participe » dans cinq armements différents. Même profil de carrière pour le normand Eustache Bernart d'Avernes il a couru le Levant de 1658 à 1662, puis confié lui aussi son vaisseau à son jeune frère Guillaume, et en 1674, non seulement il est intéressé dans plusieurs armements pour de multiples petites sommes, mais il est armateur aux trois-quarts des deux vaisseaux de Varadier cités plus haut ; sa fortune et son sens des affaires lui permettront d'ailleurs de terminer sa carrière dans le poste hautement lucratif de Receveur de l'Ordre pour le Grand Prieuré de France à Paris. Ces grands affairistes du corso, qui dominent le marché des armements, ne travaillent évidemment pas avec leurs fonds propres. Grâce à leur réputation et au crédit dont ils jouissent, ils élargissent la gamme de leurs possibilités en empruntant autour d'eux par contrat de change maritime à 30%, à la fois dans le milieu cosmopolite et un peu interlope du négoce maltais, et surtout chez leurs collègues de l'Ordre, qui, même lorsqu'ils ne participent pas personnellement au corso, répugnent rarement à placer quelques écus dans une spéculation que tous le monde s'accorde à considérer comme honorable, fructeuse, et d'autant moins risquée que l'on aura pris soin de répartir ses mises sur différents armements. C'est ainsi qu'en 1671 le chevalier Jacques de Verdelin partageait avec son frère Michel et deux autres chevaliers provençaux l'armement à tout risque du vaisseau la Madonna délia Concetlione; mais il y avait également soixante autres personnes intéressées à l'armement comme cambistes à 30 % 34. Ce ne sont d'ailleurs pas seulement les courses des chevaliers qui sont ainsi financées mais également celles de la plupart des corsaires laïcs. Quand il s'agit de Maltais ou de Siciliens qui, au xvir siècle, font un peu figures de prolétaires du corso, on trouve généralement derrière chaque armement un pool d'armateurs à tout risque », où des membres de l'Ordre tiennent la première place, quand ils ne sont pas les seuls. En 1660 par exemple, sur les sept Maltais ayant obtenu une patente pour la Barbarie, six à coup sûr et probablement le septième sont commandités en tout ou partie par une dou33. dou33. Tribunal Armamentorum, Regislri actorum originaliwn, vol. 4, f° 64. 34. Ibid., Registri stipplicariim et sententiarum, vol. 1, ff° 312-313. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 377 zaine de chevaliers, dont Hugon du Prat, que nous connaissons déjà, et d'autres chevaliers-corsaires », mais également sept chevaliers italiens, deux allemands et un portugais, qui n'ont eux-mêmes jamais pratiqué la course 35. Au début du siècle, quand le capitaine n'était pas membre de l'Ordre, c'était souvent l'armateur qui faisait la demande de bannière et son nom figure alors sur la lettre patente avec celui du capitaine dans 80% des cas c'est un chevalier ou un servant d'armes, et le plus souvent il n'a jamais pratiqué le cours personnellement. Il faut donc conclure que la course maltaise, au moins jusqu'en 1675, est entièrement dominée par les chevaliers, qui se réservent personnellement le secteur le plus noble, celui de la grande course en Levant, mais qu'on retrouve également comme commanditaires du corso plus artisanal et roturier pratiqué sur les côtes de Barbarie. Cette étroite mainmise laisse à penser que la course devait être d'un bon rapport. Toutefois, dans ce domaine, il faudra se contenter d'impressions car les sources sont assez déficientes. Épave unique en son genre dans les archives du Tribunal des Armements, un Registro délie prese permet de dresser la liste de tout ce qui a été rapporté à Malte pour être vendu àll'incanto pendant les trois années 1660 à 1662 s* — au total 20 bateaux, 620 esclaves, piastres en espèces, et quelques tonnes de marchandises diverses, le tout pour une valeur de écus monnaie de Malte, soit une moyenne de écus par an, correspondant à livres tournois ou piastres de huit, l'équivalent de trois tonnes d'argent fin. Mais ce chiffre, s'il fixe un ordre de grandeur, ne représente ni les prises totales du corso ni le profit de l'entreprise corsaire. Pour connaître l'ensemble de ce qui a été pris, il faudrait comptabliser tout ce qui était consommé directement par les équipages qui, à cette époque, restaient souvent partis deux ou trois ans et se rafraîchissaient » en provisions, apparaux et munitions sur les prises qu'ils faisaient en Levant ou sur le dos des Grecs de l'Archipel ; prendre en compte également le produit des rançons immédiates, obtenues sur place en faisant bannière blanche; et enfin apprécier à sa juste valeur l'énorme fraude universellement pratiqué au détriment des armateurs et des droits du prince. Pour calculer le profit corsaire, il faudrait être en mesure de dresser un véritable compte d'entreprise, avec d'un côté les capitaux engagés, et sous quelles formes, de l'autre le produit net après liquidation des prises, paiement de l'amiragliato et des nombreux frais annexes. La chose n'est pas impossible pour le XVIIIe siècle, mais infaisable pour le xvrr. Une évidence en tout cas s'impose, la course est un jeu de poker quelquesuns réussissent de beaux coups, mais la très grande majorité est faite de gagne-petit et de perdants. Pour gagner il faut à la fois des fonds, de l'audace et de la chance. Sur les vingt-six corsaires ayant participé aux prises vendues en 1660-1662, il y avait quatorze chevaliers et douze laïcs 35. Ibid., Registri actorum originalium, vol. 2 à 4, passim. 36. Ibid., Registro délie prese, 1659-1663, dont on n'a retenu que trois années complètes, 1660-1662. 378 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE dont six Maltais on ne s'étonnera pas que ces derniers, avec leurs petits armements, n'aient rapporté que 5% des prises en valeur et les autres laïcs 15 %, alors que les chevaliers s'adjugeaient 80 % du total. Ce qui ne veut d'ailleurs pas dire que chacun d'eux, au bout du compte et tous frais payés, ait touché une très forte somme ; mais pour les plus chanceux ce pouvait être quelques milliers d'écus — en gros le revenu d'une des meilleures commanderies de l'Ordre, de celles qu'on ne pouvait obtenir, à moins de puissantes protections, que lorsque les dents vous manquent à la bouche» 37. Dans ces conditions on comprend l'attrait du corso sur les jeunes chevaliers, même s'il y avait peu d'élus parmi tous les appelés. La course privée a pu être une spéculation rentable; mais jamais en tout cas celle que l'Ordre pratiquait institutionnellement. Certes, il est arrivé que les galères de Malte fassent de très beaux butins. En 1605, unies avec l'escadre stéphanite, elles infligent à la caravane d'Alexandrie une perte que l'ambassadeur de France à Constantinople estime à deux millions d'or »3S ; même s'il y a quelque emphase, même si le chiffre inclut les navires coulés, il a bien dû rester quelques centaines de milliers d'écus pour la Religion. En 1673, la prise de quatre vaisseaux turcs, conjointement avec des corsaires de Savoie, de Malte et de Monaco, rapporte à la seule Religion plus de piastres en riz, lin et café 39. Cependant ce sont là des butins exceptionnels. En année normale le produit des prises sans compter les esclaves directement affectés aux chiourmes est estimé écus vers 1630, ce qui est très loin de payer les frais d'entretien de l'escadre, évalués à cette date à écus sur un budget de Dans ces conditions, pourquoi la Religion continuait-elle le corso ? On aura remarqué que jusque-là nous avons surtout navigué dans les eaux orientales de la Méditerranée, et j'aurais scrupule à être demeuré si longtemps hors du cadre géographique initialement prévu, si la réponse à cette question ne devait nous ramener en Occident pour conclure. Malgré les pertes subies en Angleterre et en Allemagne du fait de la Réforme, l'Ordre restait un très grand propriétaire foncier. Au début du xvrT siècle, il possède environ 500 commanderies en Espagne, France et Italie, plus une soixantaine d'autres dans le Saint-Empire, dont les liens avec le couvent » étaient relativement distendus carte 4. D'après 37. Nouvelle Relation du Voyage et description exacte de l'isle de Malthe dans l'estat où elle est à présent... par un gentilhomme françois, Paris, 1679, p. 136. 38. Jean de GONTAUT-BIRON, Ambassade en Turquie... 1606 à 1610, t. II, Correspondance diplomatique et documents inédits publiés par le comte Théodore de Gontaut-Biron, Paris, 1889, p. 16. 39. Cf. Bartolomeo DAL POZZO, Hisloria délia sacra Religione miXitare di San Giovanni gerosolomitano, 2 vol., Vérone-Venise, 1703-1715, et Senato Sécréta, Dispacci Costantinopoli, filza 157, ff° 164 et 217, lettres des 22 juillet et 11 août 1673. 40. Bibliothèque Vaticane, fonds Barberini Latino, ms. n° 5036, rn S e tn O 3 k o tu tu tri -s Q O S tn S >-. S tu LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 381 382 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE l'estime de 1583, confirmé en 1612 à quelques nuances près, l'Ordre évalue ses revenus fonciers à écus 41 l'équivalent en gros de deux tonnes d'or ou vingt-cinq tonnes d'argent, soit la moitié du quint royal » dans les arrivées annuelles de métaux précieux à Séville ! Toute cette richesse était partagée très inégalement entre les quelque 1700 chevaliers, 150 servants d'armes et 150 chapelains qui constituaient l'ensemble des frères de l'Ordre Cf. cartes 5 et 6. Près d'un chevalier sur trois, environ un servant d'armes ou chapelain sur cinq, pouvaient être casés dans une des commandeiies avec un revenu moyen de 1400 écus par an pour les premiers et de 300 pour les seconds, mais une différence extrême de un à cinq cents entre le plus humble des frères chapelains et le Grand-Prieur de France, dignitaire le plus richement pourvu de l'Ordre. Ces bénéficiaires d'une commanderie reversaient au Commun Trésor » 15 à 20 % de leur revenu sous la forme de responsions » constituant les rentrées ordinaires de la Religion. Avec ces ressources, heureusement grossies d'un important casuel » dépouilles, annates, vacants, etc., l'Ordre devait faire face à la défense de l'île et à l'entretien des galères, tout en pourvoyant à la subsistance d'environ 4 ou 500 religieux qui résidaient à Malte dans les auberges » des différentes Langues 42. Cette immense fortune foncière, concentrée dans un très petit nombre de mains puisque finalement 4 à 500 personnes s'en partageaient le plus clair de revenus, pouvait exciter bien des convoitises — on l'avait vu avec les sécularisations en Angleterre et en Allemagne. Tant que Malte avait été le boulevard de la chrétienté contre le péril ottoman, l'Ordre pouvait aisément justifier sa richesse par les services rendus au bien commun. Mais au xvrr siècle, si le colosse turc n'est pas encore devenu l'homme malade de l'Europe, s'il reste éventuellement redoutable dans les plaines du Danube, il ne fait plus autant peur en Méditerranée. C'est pourquoi l'Ordre a besoin du corso pour légitimer son existence. Pour garder sa raison d'être aux yeux de l'Europe chrétienne, il lui faut sans cesse prouver qu'il est encore utile, qu'on a toujours besoin de lui. Au début il a surtout mis l'accent sur l'idéal de croisade, servi en cela par la reviviscence de ce nrythe et par l'atmosphère militante de la contre-réforme catholique au siècle des saints » l'adversaire, alors, c'est l'infidèle, le mahométan, l'ennemi du nom chrétien. Plus tard, après la crise de la 41. On a une idée assez précise de la richesse foncière des chevaliers de Malte à travers l'Europe par le biais de la fiscalité intérieure de l'Ordre. Chaque commanderie versait au Commun Trésor des responsions » correspondant en principe au cinquième de ses revenus. A plusieurs reprises on a révisé la valeur vraie » qui servait d'assiette à l'impôt de la Religion, par une estime générale » de tous les biens de l'Ordre. Celle de 1583, légèrement remaniée et complétée pour l'Allemagne en 1598 et 1612 a servi durant tout le XVEF siècle. C'est à partir de cette source qu'on a dressé les cartes 4, 5 et 6, extraites d'un travail en cours sur les revenus fonciers de l'Ordre de Malte en Europe du XVF au xvnr° siècle, dont une partie a déjà été publiée dans La France d'Ancien Régime. Études réunies en l'honneur de Pierre Goubert, Toulouse, 1984, pp. 259-271, sous le titre Le revenu des Chevaliers de Malte en France d'après les estimes » de 1533, 1583 et 1776 ». 42. Sur les problèmes financiers de la religion, cf. Alisen HOPPEN, The Finances of the Order of St John of Jérusalem in the sixteenth and seventeenth centuries », European Studies Review II, 1970, pp. 103-120. LES CHEVALIERS DE MALTE CORSO » MÉDITERRANÉEN, XVII' S. 383 conscience européenne » quand l'argument de la croisade, à l'aube des Lumières, sera trop anachronique, l'Ordre changera d'adversaire ce ne sera plus l'Islam en tant que tel qu'on désignera comme ennemi, mais le seul mauvais musulman, le pirate barbaresque, hostile à la civilisation autant qu'à la chrétienté. En somme, pour survivre, l'ancienne milice du Christ est prête, au xvnr siècle, à se transformer en police de l'Europe marchande, et certains de ses membres les plus cyniques ne seraient pas loin, dans cette voie, de vouloir jouer au pompier pyromane Pour ce qui est de donner chasse aux Barbaresques, peut-être que si nous avions eu autant de politique que de zèle, nous ne les aurions pas poussé si vivement, car nous en sommes venus à les détruire », constate, un peu abusivement mais en tout cas avec regret, un grand dignitaire de l'Ordre en 172843. En d'autres termes, cela veut dire que le corso n'aura peut être été pour l'Ordre de Malte — c'est-à-dire la fine fleur de l'aristocratie européenne — qu'une manière de garantir sa position de seigneur foncier en légitimant par un service rendu, selon la vieille éthique féodale, la rente perçue sur ses paysans d'Aragon ou de Sicile, de Castille ou d'Ile-de-France, de Portugal ou de Lombardie. On le voit, nous sommes bien ramenés finalement au cadre géographique de la Méditerranée occidentale et à l'interrogation qui est au coeur de nos travaux, sur la nature et le rôle des ordres militaires dans l'histoire de la chrétienté occidentale. Car si la course avait le bassin oriental de la Méditerranée pour champ d'action, ses acteurs venaient tous de l'Ouest, et c'est à juste titre que les Vénitiens les appelaient des Ponentini. En ce sens, elle s'intègre dans un processus de reconquête par l'Occident de l'espace maritime levantin, dont les Francs et les Latins avaient été plus ou moins évincés à la fin du XVe siècle, au moment de la conquête ottomane 44. Parmi ces Ponentins, les Français étaient largement majoritaires, et plus encore qu'il n'y paraît dans le tableau 2, car une bonne partie des corsaires dits maltais » étaient des régnicoles du Très^Chrétien, mariés et installés à Malte, ou des Français de souche naturalisés pour la circonstance. Au reste, les Turcs le savaient pertinement, et ce problème a périodiquement envenimé les relations de la France avec la Porte au cours du xvrr siècle, jusqu'à ce que Louis XIV se détermine à' interdire à ses sujets de courir sous pavillon de Malte. Cette décision a d'ailleurs entraîné dans l'île, à partir des années 1675-1679, non seulement une crise du corso mais une véritable mutation qui apparaît parfaitement sur le tableau 1. Pourquoi, jusqu'à cette époque, la course maltaise est-elle entièrement dominée par les chevaliers français ? et pourquoi si peu de leurs collègues italiens, encore moins d'espagnols ? Les raisons, je crois, sont surtout idéologiques et sociologiques. Jusque-là, nous avons surtout parlé de la course en termes d'investissement, de profit, de gain, d'intérêt matériel — qu'il s'agisse de l'Ordre ou des corsaires privés — mais il n'est pas sûr qu'elle ait toujours été vécue ainsi. Pour des cadets de noblesse souvent nourris de 43. B III 484, lettre du bailli de Froulay, général des galères de Malte au comte de Maurepas, 29 décembre 1728. 44. C'est du moins ce que j'ai essayé de démontrer dans L'empire ottoman... », op. cit., pp. 204-208. 384 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE romans de chevalerie, encore tout imprégnés de mentalité et d'idéaux issus du moyen âge, la course est le dernier refuge d'une éthique que, pour faire bref, nous qualifierons de féodale. Elle est la chance, une dernière fois offerte, de pouvoir donner force coups d'épée en l'honneur du Christ et peut-être de s'enrichir, en tout cas sans déchoir le profit corsaire, fait de butins », de rançons », n'est-il pas anobli en quelque sorte par un vocabulaire tout droit hérité de la guerre féodale ? C'est une manière, pour la noblesse, de persévérer dans son être en prolongeant au coeur des temps modernes un genre de vie libre et batailleur fondé sur un système de valeurs anachronique ; c'est l'occasion d'échapper aux normes d'une société de plus en plus policée et contraignante, de faire la nique à l'absolutisme et à la raison d'État. Plus que toute autre, l'aristocratie française devait être sensible à cet appel de l'aventure et de la croisade. Elle n'avait pas, comme l'espagnole, un Nouveau Monde où vivre son rêve héroïque et brutal », et pas non plus d'ordres militaires nationaux domestiqués », permettant de passer comme insensiblement des vieilles structures médiévales au service du Prince. C'est en France que l'encagement monarchique avait le plus étouffé les libertés féodales. Son souverain était en outre le seul à pratiquer ouvertement avec le Turc une politique d'entente dont rougissaient beaucoup de consciences chrétiennes. C'est tout ce complexe de sentiments et de ressentiments qu'expriment admirablement les pages que Brantôme a consacrées à ces braves et vaillants chevaliers maltais qui ne sont mieux assistés des princes chrétiens ». Qu'on relise en particulier son portrait du grand maître Jean de La Valette, qui espérait induire à se croiser et armer contre les Turcs » tous les princes chrétiens, surtout le roi de France, son roi naturel », et qui, déçu dans cet espoir, pour entretenir sa magnificence, libéralité et splendeur, s'avisa d'armer deux galères à soi outre celles de la Religion et en fit capitaine M. de Romégas ». Héros de légende dont la geste se chantait jusque dans les chiourmes turques comme jadis chez les Maures les exploits du Cid, Romégas a montré sa valeur et sa vaillance en beaucoup de beaux combats, butins et belles prises faites au profit de la Religion, et du sien aussi, car il a fait bourse et argent en banque ; aussi, bien fol est celui qui s'oublie, et qui a la main à la pâte, n'en prend, comme l'on dit ». Déjà désuet au temps de Brantôme, ce type d'engagement devenait de plus en plus anachronique au xvir siècle, même si la guerre de Candie a pu lui rendre un second souffle. La facilité avec laquelle les chevaliers français se sont plies à l'interdiction royale de faire le cours est très révélatrice on dirait presque qu'ils n'attendaient que cela. Au moment où Colbert construit de toutes pièces une flotte de galères sous bannière fleurdelisée, au moment où le Roi Soleil s'installe à Versailles, le seul avenir qui s'ouvre à la jeunesse nobiliaire de France c'est celui d'officier ou de courtisan. Il y a désormais plus d'honneur, de gloire et de profit à servir le roi qu'à servir le Christ. Michel FONTENAY, Université de Paris I. 45. BRANTÔME, op. cit., t. V, p. 236. L'ÉLITE LYONNAISE SOUS LA RÉGENCE Les travaux récents et considérables consacrés au Lyon d'Ancien Régime ont visé à éclairer, conformément aux préoccupations actuelles, la société dans sa masse, avec une attention spéciale aux plus misérables, longtemps négligés par une histoire générale d'ossature politique 1. Mais le poids et l'intérêt des sources persistent à valoriser l'étude des élites. Une problématique sociale compréhensive peut d'ailleurs la relier tout naturellement au souci présent de comput, de série et d'exhaustivité dans la mesure des influences et de leurs limites. C'est l'attrait d'un rapport inédit, daté de janvier 1719, signalé, semble-t-il, à ce jour seulement par Franklin Ford et conservé à la bibliothèque Méjanes d'Aix-enProvence 2. Cet anonyme a le caractère d'un rapport de police dans le sens large du temps il tient à la fois de l'enquête administrative, travail usuel d'intendant, et du rapport actuel de renseignements généraux 3. On sait que la valeur personnelle du rédacteur détermine la qualité de ce genre de sources, en l'absence ordinaire de confrontations possibles 4. Elle paraît ici suffisante à éclairer utilement l'équilibre institutionnel de la ville et généralité de Lyon, ses caractères sociaux et ses tensions politiques, que nous envisagerons dans cet ordre. 1. Maurice GARDEN, Lyon et les Lyonnais au XVIIIe siècle, 1970, Paris. — Jean-Pierre GUTTON, La société et les pauvres, l'exemple de la généralité de Lyon 1534-1789, 1971, Paris. — Richard GASCON, Grand commerce et vie urbaine au XVIe siècle, Lyon et ses marchands, 1971, Paris et La Haye. — Pierre LÉON, Géographie de la -fortune et structures sociales à Lyon au XIXe siècle, 1974, Lyon. Direction d'André LATREILLE, Histoire de Lyon et du Lyonnais, 1975, Toulouse. 2. Ms 565, pp. 79 à 100. Franklin FORD, Robe and Sword, the regrouping of the French aristocracy after Louis XIV, 1953, Cambridge Mass., pp. 205 et 260. 3. Et plutôt du second genre par sa forme Je distingue chaque sujet par un numéro particulier en chiffre romain afin que, si j'ai l'occasion de parler d'eux dans mes lettres, je puisse les désigner simplement par leur numéro. Je n'emploie point les nos 1, 2 et 11, à cause de la conformité que les caractères romains et italiques ont entre eux. » Pour FORD, l'auteur est un agent secret du futur cardinal Dubois ». 4. Nous avons des recoupements. D'une façon générale on peut renvoyer à la Correspondance littéraire et anecdotique entre M. de Saint-Fonds et le président Dugas, 1711-1739, publiée et munie d'un index par William POIDEBARD, 1900, Lyon. Au Mémoire sur le gouvernement de Lyon 1697, par l'intendant Lambert D'HERBIGNY, édité et annoté par Marie CHAVANNES, 1902, Lyon. Enfin à divers répertoires et nobiliaires cités infra. 386 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Tableau 1 statistique de l'influence "3 M s o 9 3 ' 8 ë 5 os a "S ft .o 'o > 'o L, c 'o ^ *o 2 '" £ " o oe I a S c a3 m n o H H 17 SBuBoO^ÏÏ "S e> M w » O^OugOs O .§ g Nombre notices total 79 11 34 13 11 3 2 5 Nombre notices catalogue particulier» 39 4 13 10 2 3 2 5 Effectifs globaux des catégories .... 97 300 35 45 Note sur les effectifs globaux Clergé total des chapitres dont un membre apparaît honoraires et habitués exclus, d'après le Mémoire d'Herbigny, pp. 49 et 54. Nobles Évaluation, d'après le nombre de familles donné par ledit Mémoire p. 19, pour 1697 325, et par H. de Jouvencel pour 1789 271 dans l'assemblée de la noblesse de la Sénéchaussée de Lyon en 1789, cité par Garden, p. 388. Ville Consulat et trente officiers de la 1" classe Vial, ottvr. cit., n° 16. Monnaies Mém. Herbigny, p. 72. L'auteur définit lui-même sa démarche Dans les conjonctures présentes, j'ai cru devoir travailler à faire connaître les principaux sujets des provinces où l'on me fait l'honneur de m'employer et quoique ces sujets paraissent d'eux-mêmes peu considérables, comme ils peuvent cependant servir de rameaux aux différentes branches des partis que les malintentionnés fomentent pour troubler la tranquillité de l'État, je m'applique non seulement à examiner leurs discours et leurs démarches, mais je cherche encore à démêler leurs talents, leur humeur et les liaisons qu'ils ont entre eux et avec les personnes suspectes, et c'est sur l'attention de ces différents points que j'ai formé les portraits que je donne ici. Je commence par ceux des personnes qui tiennent quelque rang ou qui se distinguent de quelque manière dans la ville de Lyon et dans son voisinage. Le tableau 1 peut servir à donner en forme d'estimation numérique un état des forces réelles qui s'exercent dans le cadre formel des institutions existantes. Le nombre de personnes qui paraissent mériter le plus d'attention et qu'on peut... regarder comme suspectes », mentionnées à nouveau dans un récapitulatif terminal, permet d'affiner la pesée, malgré l'optique plus limitativement policière de ce second relevé 5. Ces chiffres et leur rapport à l'effectif total des groupes concernés, tel que d'autres sources permettent de l'évaluer, nous fournissent une statistique de rinfluence dont il est illusoire naturellement d'exagérer la valeur 5. Mais, comme j'ai mis peut-être dans ce mémoire des choses peu nécessaires pour le fait présent qui est celui de la conspiration, j'y joins un catalogue particulier qui indique, entre les sujets dont je fais les portraits, les noms de ceux qui me paraissent mériter le plus d'attention et les raisons qui les peuvent rendre suspects. » L'ÉLITE LYONNAISE SOUS LA RÉGENCE 387 absolue, mais qu'on ne peut s'interdire d'utiliser parce qu'elle n'atteint pas la perfection 6. L'originalité lyonnaise, bien connue sur le plan institutionnel et social, se définit par le défaut de parlement et d'université, malgré une masse démographique humaine, la seconde de France, et par la prédominance des intérêts matériels sur les préoccupations politiques. La composition de l'élite influente, reflétée par le tableau, minore à première vue le rôle des marchands. Mais l'observateur inclut dans le cercle de l'esprit mercantile bien plus que les cinq négociants 7 La noblesse a un petit nombre pur et si mêlé à la marchandise qu'elle est plus touchée des affaires de commerce que des affaires d'État, elle est actuellement plus sensible à l'arrêt des billets de banque qu'à la déclaration de guerre contre l'Espagne et qu'aux différents intérêts des grands et des princes. Les magistrats et les bourgeois sont dans la même disposition et les uns et les autres n'ayant pour principal objet de leurs souhaits et de leurs craintes que ce qui peut faire fleurir ou détruire le commerce, ils ne sont que légèrement touchés de tout le reste. La cour des monnaies, qui n'a pas 20 ans d'âge, fait bien pauvre figure» 8 malgré son rang souverain et son existence unique en province. Bridée par le consulat, elle ne se hisse guère au-dessus du rang subalterne d'un présidial avec lequel elle est significativement unie. Rien d'équivalent avec la position dominante occupée dans leurs villes par les parlements de Toulouse et de Grenoble sur lesquels des enquêtes du même genre nous renseignent quelques mois plus tôt 9. Sont ici cités cinq des présidents, outre le premier, dont trois exercent cumulativement les lieutenances générale, criminelle et particulière du présidial, quatre conseillers, l'avocat et le procureur généraux. C'est en tant que membre du clergé qu'apparaît de plus un conseiller-clerc, et chez les officiers de la ville un conseiller-lai et un président le prévôt des marchands. Plus encore, silence est fait sur les officiers du bureau de finances et ceux des autres juridictions de cette ville » qui sont des sujets sur lesquels il est inutile de parler ici »9bis. On lit incidemment qu'un habile 6. Objet privilégié de la Science politique ». L'optique du rédacteur est celle de la classe politique » des hauts administrateurs parisiens Pierre GOUBERT, L'Ancien Régime, t. II, Les pouvoirs, 1973, Paris. — Roland MOUSNIER, Les institutions de la France sous la monarchie absolue, t. I, Société et État, t. II, Les organes de l'État et la société, 1974 et 1980, Paris, des maîtres des requêtes qui regardent de haut les gros bourgeois de province et dont parle M. GARDEN à propos d'un mémoire de l'intendance, de 1745, fort critique à l'égard du consulat lyonnais ouv. cit., p. 498. 7. Vocabulaire parisien le mot négociant s'emploie peu au début du siècle à Lyon. 8. GARDEN, p. 508, Mémoire d'Herbigny, pp. 70-2 et 76. La cour est érigée en 1704. D'après François BLUCHE et Pierre DURYE L'anoblissement par charges avant 1789, 1962, La Roche-sur-Yon, pp. 22 et 31 et contrairement à l'ouvrage de NIEPCE que suit GARDEN, l'anoblissement qu'elle procure n'est que graduel, à l'instar de celui des trésoriers de France du bureau de finances de la ville, alors que le parlement de Dombes et l'échevinat de Lyon donnent la noblesse au premier degré, après vingt et deux années d'exercice respectivement. 9. Notre article, Une enquête sur le parlement de Toulouse en 1718, Annales du Midi, 1975, pp. 37-65. 9bis. Le bureau de Lyon a moins de fonctions qu'aucun autre, la juridiction du domaine lui manquant, parce qu'en Lyonnais et Beaujolais le roi n'a point de domaine et qu'en Forez la juridiction en appartient au bailliage » fient, cit., p. 83. 388 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE négociant a acheté à son fils, petit sujet, une charge de trésorier de France ». Le clergé ne brille pas beaucoup, malgré le rang primatial de l'archevêché et la richesse des chanoines-comtes de Lyon du chapitre Saint-Jean, qui se prétendent volontiers encore, au xviiP siècle, conjointement ou concurremment souverains de la ville 10. On retient, avec l'archevêque et ses deux grands vicaires, dont l'un est en même temps doyen de Saint-Jean et l'autre obéancier de Saint-Just 11, quatre comtes de Lyon dont deux dignitaires grand custode et chamarier et deux curés ou custodes de Sainte-Croix, paroisse sise dans l'édifice cathédral 12. En outre, les collégiales de Saint-Paul et d'Ainay n'apparaissent qu'avec un seul élément distingué chacune, chamarier et simple chanoine respectivement. Commandant dans la province et sénéchal de Lyon en tête, les nobles non magistrats surprennent par leur nombre élevé trente-quatre notices, dont beaucoup mentionnent à côté du chef de la maison des frères et des fils. Le cas lyonnais s'insère mal dans le schéma de F. Ford du regroupement de l'aristocratie française, après Louis XIV, autour des cours souveraines qui s'en constituent le pivotu. M. Garden a montré l'apparent paradoxe de la richesse lyonnaise une grande fortune nobiliaire dans la capitale des négociants » 14. Faut-il dénoncer une roture véritable, définie socialement, sous la nobilité juridique de parvenus récents au second ordre ? Nous verrons pourtant que la carrière militaire prédomine et que le genre de vie du gentilhomme campagnard y est fréquent. On doit accroître le paradoxe en rapprochant de ce fort groupe d'épée la masse du peuple » non portée au tableau et placée à l'autre extrémité de l'échelle sociale. Éclipsée à première vue aussi par la bourgeoisie marchande, elle recèle une force toute physique qui s'impose au politique soucieux d'ordre public A l'égard du peuple, comme il est très nombreux à Lyon, il mérite selon moi plus d'attention que les autres corps de cette ville, surtout le petit peuple, dans lequel je comprends les ouvriers et les manoeuvres des manufactures et des marchands. La force pure, réglée et légale, motive la place accordée aux trois officiers d'artillerie » de l'arsenal et aux deux responsables de la police, 10. Trente-deux chanoines-comtes, dont 8 dignitaires. Ils ont 1. de rente et le double pour les dignitaires. L'archevêché vaut 1. Mém. cit., pp. 49-53, avec de longs détails. Lyon est siège provincial des Jésuites et des Capucins. 11. Le chapitre de saint Just est le premier après celui de saint Jean et parce que celui-ci fait bande à part, l'obéancier, premier dignitaire de saint Just, marche à la tête du clergé et porte la parole » Mém., p. 53. 12. L'église de Saint-Étienne servit de cathédrale. On en a élevé deux autres à ses côtés, dont l'une, sous l'invocation de saint Jean, est la cathédrale depuis plus de cinq siècles. Dans l'autre, qu'on nomme Sainte-Croix, se font les fonctions curiales. Ces trois églises ainsi jointes ensemble n'en sont en quelque façon réputées qu'une. Le service s'y fait à la même heure souvent. Pour le faire, le clergé des trois se trouve réuni dans le choeur de saint Jean Mém., p. 49. 13. Ouv. cit., p. 21. 14. Les apports au mariage des familles nobles forment près de la moitié des apports globaux. Les apports moyens des nobles sont pour l'ensemble du siècle voisins de 1., trois fois ceux des négociants, et l'écart grandit dans le siècle GARDEN, pp. 380 et 390-1. L'ÉLITE LYONNAISE SOUS LA RÉGENCE 389 récemment étoffée par l'institution du lieutenant à côté du président » 15, Il n'en demeure pas moins que l'essentiel de l'influence décrite s'exerce au niveau des rouages de l'institution municipale. Le nombre des officiers de la ville », distingués du premier niveau, se retrouve presque intégralement dans celui des dangereux » potentiels du résumé, de la même façon que l'effectif plus restreint des officiers de police et des négociants. Ces derniers d'ailleurs dépendent statutairement du consulat ou en sortent personnellement un prévôt des marchands et deux échevins indiqués sur les sept. Nous avons donc le corps de ville proprement dit prévôt des marchands et quatre échevins. Puis des officiers municipaux de la première classe 16 l'avocat général, les secrétaires et le receveur. Enfin les chefs de la milice bourgeoise capitaine de la ville, lieutenant de la compagnie d'arquebusiers, capitaine de la campagnie de cinquante hommes du guet, major, puis, classé avec eux, le grand prévôt de la maréchaussée du Lyonnais 17. Deux institutions, pourtant personnalisées et supérieures au consulat par le rang et le ressort, ne se manifestent par aucune notice 18 l'intendant, complètement passé sous silence, aurait pu faire l'enquête, dont il partage en tout cas le dessein en permanence ; en second heu, le gouverneur, que le précédent n'a pas du tout ramené à un rôle décoratif à Lyon. Tout le document s'emploie à détecter son influence omniprésente la moitié des notices contiennent une mention sur ce point. Le régent et Dubois s'emploient alors à ruiner la polysynodie et à éventer les complots des grands qui l'animaient. La conspiration dite de Cellamare vient, en décembre, d'être publiquement dénoncée. Le gouvernement a Heu de craindre les cabales du maréchal-duc. Malgré la mort du grand roi, son ami d'enfance, et en dépit de l'impopularité de ses défaites, 15. L'arsenal dépôt d'artillerie au bord de la Saône, rive gauche. Le bureau de police, créé en 1572, a six juges et un président, ordinairement pris dans le présidial. La lieutenance, érigée en office en 1699, fut rendue à la nomination de la ville en 1700 Mém., p. 67 et 78-9. 16. Eugène VIAL, Les officiers et employés municipaux, Revue d'histoire de Lyon, 1911, pp. 325-42. Répartition depuis 1679 des officiers et commis qui dépendent de la ville en quatre classes. Une bonne trentaine dans la première, dont la nomination doit être entérinée par le gouverneur. Ce nombre réduit à une douzaine en 1753. Sur le corps de ville GARDEN, pp. 488 et 395-501 ; Mém., pp. 97-8 et 101 ; A. KLEINCLAUSZ, t. II de l'Histoire de Lyon, 1948, Lyon, pp. 54-9. L'institution fonctionne dans le cadre des réformes fondamentales de 1595 et 1603 ainsi que du Cérémonial public de l'hôtel de ville de Lyon », de 1680, véritable loi municipale selon GARDEN, car elle règle une matière essentielle pour l'esprit du temps. Description de la cérémonie annuelle de la Saint-Thomas pour élire deux échevins dans le Mercure Galant de janvier 1709. 17. Sur ces compagnies Mém., pp. 65-9 et GARDEN, pp. 522-8, qui en décrit la sclérose et l'effacement ». Elles ont surtout un rôle d'apparat et de bombance. La compagnie franche du régiment lyonnais et les cinquante hommes du guet assurent l'essentiel de la surveillance nocturne. Le remplacement est un aspect de la décrépitude des pennonages » dont les trente-cinq chefs de quartiers, écrit l'auteur des notices de 1719, les capitaines penonts, ne sont pas fort accrédités sur l'esprit des peuples et n'ont pas grande autorité dans leurs quartiers, ainsi j'ai cru qu'il était inutile d'en parler » ils doivent garder les portes la nuit. Capitaine de la ville chef de la milice des pennonages et des deux cents arquebusiers déchargés de garde et du guet, mais sujets à faire cortège au consulat». Le major prend tous les soirs le mot du gouverneur et le donne à la garde. 18. Omises aussi les charges de recteurs des hôpitaux et juges de la conservation qui font partie du cursus honorum vers l'échevinat GARDEN, p. 497. 390 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Villeroy, qui fut au conseil de régence, est assimilé à l'Important» Beaufort dans l'exaltation frondeuse reviviscente que relate Saint-Simon avec une intense minutie 19. Celui-ci a forgé, au coin de son style, une description souvent citée de l'exceptionnelle influence du gouverneur dans sa capitale et de la permanence remarquable de la charge dans sa famille, qui va se perpétuer au siècle des lumières. En ses débuts, le souvenir n'est pas perdu des quarante ans de règne, sous Louis XIV, de Camille de Neuville, qui, nommé en 1653, cumula l'archevêché et le gouvernement. Le maréchal François, son neveu, malgré son absence habituelle sous la régence Dubois l'y assignera à résider en 1722, demeure pour la ville le courtisan intercesseur obligé. Par dédoublement, en ce temps, l'archevêque est son fils. Inégal à son rang, il ne soutient en aucune façon son caractère, il est bon et affable sans distinction pour les personnes avec qui il n'a rien à démêler, mais souvent vif et emporté sans raison avec ceux qui l'approchent, il est inégal dans ses amitiés... nullement capable d'aucune affaire d'importance... on peut dire qu'on a de la considération pour ce prélat que par rapport à sa maison» 20. L'accession à l'échevinat dépend du maréchal, y être passé vaut pour une présomption d'adhésion à sa clientèle 2I. Cela vaut encore à la date du rapport le premier échevin Jannon doit être très attaché à M. le maréchal à qui il doit la place qu'il occupe ». Le poste du receveur de la ville, Gautier, lui donne de grandes liaisons avec le maréchal». Le Major de la ville lui est intimement attaché... est sa créature... nommé depuis peu, M. du Fresne est capable par son poste et par ses talents de se rendre maître absolu de la populace de cette ville». Enfin, les Périchon, père et fils, secrétaires, d'une naissance obscure, sont dans l'intime confiance de M. le maréchal de Villeroy, soit pour ses affaires particulières, soit pour toutes les affaires de la ville. Ce sont eux qui ont proprement son autorité sous le voile du conseil que ceux qui sont en charge sont assujettis de prendre d'eux. Leur crédit dans le public est grand, cependant il n'est fondé que sur la confiance dont ils sont honorés par le maréchal 22. On trouve huit fois des rapports neutres, notamment chez les officiers de l'arsenal qui relèvent du prince des Dombes, et dans une fraction de la noblesse, cliente d'autres grands, ou bien retirée et indépendante. Six cas de mésentente ou de mésestime l'avocat de la ville, M. de Grange Blanche, 19. Ernest LAVTSSE, Histoire de France, t. VIII, vol. 2, par H. CARRÉ, Le règne de Louis XV, 1909, Paris. — SAINT-SIMON, éd. Arthur DE BOISIISLE, à partir de l'imposante rubrique . D'ailleurs, la peine doit également être utile au condamné, elle n'est salvatrice que si elle lui offre la possibilité de se corriger. Or, ce n'est pas son corps qui peut amener un coupable à renoncer à ses instincts fautifs, mais son âme. Si le corps relève de l'ordre naturel, l'âme relève de l'ordre social. La collectivité doit donc s'attacher en priorité à l'aspect moral de la peine ; Que le châtiment frappe l'âme plutôt que le corps », propose Mably 41. Cependant, tout est lié, et la cohérence du système envisagé est admirable puisque tout ceci nous ramène à l'exploitation économique du coupable. La morale bourgeoise de l'effort commande à cette volonté de faire de la pénalité une pédagogie rédemptrice. Forcez les hommes au travail, vous les rendrez honnêtes gens », s'exclame Voltaire 42. Ainsi, le travail forcé d'utilité publique, dépouillé des souffrances physiques inutiles et, par conséquent, injustes, mais caractérisé par la souffrance morale résultant de la privation de la liberté, corrige le coupable autant qu'il le punit. Tout cela cependant n'était pas suffisant. Philpin de Piépape avait d'ailleurs noté que la peine des galères-bagne ne correspondait qu'à peu près aux voeux des réformateurs. Lacroix, lui-même, considérait qu'il 36. Op. cit., p. 106. 37. Idem, p. 286. PASTORET, op. cit., p. 14, écrit Le respect pour les hommes veut que le supplice soit doux ». MABLY, pourtant partisan de la peine de mort, partage cette opinion dans son ouvrage De la législation, Tome IX des OEuvres complètes, Londres, 1789, p. 329 Les châtiments doivent être doux ». 38. Théorie des loix criminelles, p. 158. 39. Op. cit., p. 292. Voir également HOLBACH, op. cit., Tome I, p. 127 et Tome II, p. 6 sqq. 40. BERNARDI, op. cit., p. 39. Voir aussi LACRETELLE, Réflexions sur la Justice criminelle, p. 130. La notion de vengeance est unanimement rejetée. 41. Op. cit., p. 325. 42. Commentaire sur le livre des délits et des peines, p. 52. 418 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE serait possible de rendre leur esclavage plus utile, et pour eux, et pour l'État ». Brissot, dans son Discours sur les moyens d'adoucir la rigueur des loix pénales, définissait le supplice à substituer selon lui à la peine capitale comme devant concilier l'intérêt de l'État avec les droits du coupable. De nouvelles perspectives étaient ainsi ouvertes à la législation criminelle. On la perçoit désormais comme un reflet du degré de civilisation des peuples. Lisez nos codes, lisez nos livres de jurisprudence, et souvent vous vous croirez encore dans l'ignorance des temps gothiques ». Tous partagent ce sévère point de vue de Lacretelle 43. La législation française devait être adaptée à la civilisation du xviir siècle, c'est-à-dire, pour les philosophes, être déterminée par le climat tempéré, les moeurs douces, la religion celle de la charité et du pardon, le caractère national celui de l'honneur, le gouvernement monarchique donc modéré. Ces catégories — qui doivent beaucoup à Montesquieu — définissent la sociabilité des individus, et, au-delà, le contrat social. Ce dernier ne repose pas sur la force mais sur une morale universelle, c'est-à-dire sur l'expérience de la conduite des hommes en société. La pénalité, pour être efficace ou plus exactement utile et juste 44, doit puiser sa substance dans les principes de cette morale sociale qui n'est rien d'autre qu'une morale de l'État 45. Pastoret résume tout ceci Les vrais principes de la législation ne sont que ceux de la Raison et de la Morale Universelle consacrée par l'autorité publique s 46. La peine sera ainsi associée à la notion de sensibilité » 47. La nouvelle législation criminelle, appuyée sur la Raison des philosophes qui s'affirme en cela comme un accord parfait de l'esprit et du coeur, se présente sous la forme d'une philanthropie codifiée respectant la sensibilité caractérisant tout être social et l'humanité qui organise les relations entre les êtres sociaux. Pour Helvétius et surtout d'Holbach, rendre la justice c'est d'abord aimer les hommes ce qui correspond à une nécessité vitale car aimer autrui, c'est s'aimer soi-même 43. Dans son Essai sur le Mérite et 43. Op. cit., p. 158. 44. PHTLPIN DE PTEPAFE, op. cit., p. 345. Voir aussi DUERICHE DE VALAZE, op. cit., p. 282 Les loix civiles d'un pays indiquent le genre de vie qu'ils mènent ses habitants. Leurs loix criminelles et surtout leurs loix pénales devraient donner une juste idée de leurs moeurs ». La vérité dans le système des Lumières est toujours fondée sur l'utilité, de même ce qui est juste. 45. HOLBACH La politique naturelle, d'Ëthocratie et HELVÉTIUS De l'Homme sont les théoriciens les plus accomplis de cette morale d'état. 46. Op. cit., p. 15. FILANGIERI, La science de la législation 1780, Paris, 1786, recommande également Des loix qui doivent être mises en rapport avec des principes de morale communs à tous les hommes ». Les rapports entre la législation et la morale ont toujours été une des grandes préoccupations des penseurs du xrai* siècle. Dans ses Considérations sur les moeurs du siècle, Londres, 1759, p. 8, DUCLOS affirmait Chez les peuples policés, les moeurs perfectionnent les loix, et quelquefois y suppléent ». MONTESQUIEU, dans L'Esprit des loix Livre VI, chapitre 9, avait demandé aux législateurs de s'appliquer à donner des moeurs aux citoyens. 47. HELVÉTIUS, op. cit., p. 397. Il se demande d'ailleurs, p. 237 c Si l'on peut fonder la morale sur d'autres principes que celui de l'utilité publique ». 48. MABLY, op. cit., p. 292 Le législateur hait les délits, mais il plaint les coupables ». Voir aussi note 45. LE BAGNE DES PHILOSOPHES 419 la Vertu, Diderot définit l'homme sensible comme étant celui chez qui la sympathie active étymologiquement la participation à la souffrance d'autrui est la plus développée. Il ne faut donc ni juger, ni traiter autrui du haut d'une vertu dominatrice, absolue, rigide. La justice philanthropique qui découle de ce postulat est conforme à la nature humaine et obéit à cette pédagogie moralement salvatrice 49. Ce rapport de la peine à la morale et à la sensibilité lui confère également une valeur d'enseignement à l'égard des autres citoyens. La puissance de la pénalité ne réside plus dans les manifestations terrorisantes de la cruauté mais dans sa capacité d'amender la collectivité. En exposant pour la première fois la notion de droit social du condamné, les philosophes manifestent leur intention de faire de la pénalité une forme de dialogue social. La philanthropie, dans un sens large, est une amitié désintéressée pour l'espèce humaine 50. L'homme n'appartient plus à lui-même, il est un bien de la société » 51. Philosophie du corps, la pensée rationalisante est aussi une philosophie de l'individu. Parce qu'il est la partie constituante d'un tout, il est un bien social. Le problème est de rendre conciliable l'autonomie individuelle mue par la raison avec les clauses normatives et astreignantes du pacte social. Dans l'intérêt bien compris des deux parties, il doit y avoir dialogue entre le citoyen et la collectivité; chacun étant déterminé par un réseau cohérent de droits et de devoirs. Or, avant de commettre sa faute, le coupable était un citoyen comme les autres. Celle-ci entraîne la désapprobation publique qui prive un citoyen de la considération, de la confiance que la société avait pour, lui et qui lui fait perdre cette fraternité qui existe entre les membres d'un même état » 52. Dans certains cas — très rares — la gravité du crime ou la personnalité du criminel nécessitent pour les abolitionnistes une condamnation à perpétuité, pour les autres une condamnation à mort 53. Mais le plus souvent, la déchéance n'est pas telle qu'on ne puisse plus considérer 49. BECCARIA écrit en effet C'est dans les sentiments du coeur humain qu'il faut chercher l'origine des peines et le fondement du droit de punir ». MABLY, op. cit., p. 272 Ce n'est point en étouffant les sentiments d'humanité que la nature nous a donnés que vous contraindrez les hommes à devenir meilleurs ». BEAGASSE, Discours sur l'humanité des juges dans l'administration de la justice criminelle, SX., p. 9 Le magistrat qui chérit la justice n'oublie donc jamais qu'il faut aimer les hommes ». 50. Georges GUSDORF dans Les principes de la pensée au siècle des Lumières, Paris, 1971, p. 366, observe que cette généralisation humanitariste apparaît comme un des aspects de l'universalité de la Raison. Or, La philosophie des Lumières voit dans la Raison le dénominateur commun de tous les hommes de bonne volonté ». 51. SERVAK, op. cit., p. 276. 52. BECCARIA, op. cit., p. 143. 53. BRISSOT, Théorie des loix criminelles, p. 65, déclare que les condamnés à perpétuité sont ceux qu'on désespère de pouvoir rendre aux devoirs de la sociabilité, et dont la liberté serait funeste au repos et à la tranquillité publique ... ; ceux qui ayant été condamnés pour un temps à la servitude publique seraient retombés dans de nouveaux crimes après en être sortis ». DIDEROT, dans ses Notes sur le traité des délits et des peines, remarque que les Parlements de France ne condamnent que trois cents individus par an, ce qui est peu, selon lui, par rapport au nombre de condamnations total et plus encore par rapport à la population du Royaume. 420 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE le coupable comme un membre de la collectivité M. La condamnation aux travaux publics à temps reçoit donc la mission de préparer la réintégration dans le corps social, et ceci pour plusieurs raisons. D'abord, le coupable est conçu généralement comme un être perfectible. Comme tous les hommes, il est un être sensible » 55, il est naturellement bon 56. Le forçat, rendu à la liberté, après avoir expié son crime, peut devenir un homme de bien » s 7. Le voleur est susceptible de devenir meilleur s 58. Pastoret résume l'opinion quasi générale en affirmant que le fautif ne peut se racheter que par la société » 59. Les philosophes retrouvent la notion de pardon héritée du veux fonds judéo-chrétien que la pénalité de l'Absolutisme ignorait 60. Il est d'autant plus piquant que Mably doute cependant de la perfectibilité du forçat, rejoignant ainsi le scepticisme de Rousseau à ce sujet II n'y a pas quinze jours, je rencontrais une bande malheureux qu'on envoyait aux galères ; et je vous réponds que jamais spectacle ne fut moins propre à servir d'exemple et d'instruction. Ils chantaient de toutes leurs forces, s'ils n'avaient pas mendié, si je n'avais pas vu leur chaîne, je crois que j'aurai envié leur sort 61. Pastoret lui répondra directement Je l'ai vu aussi cette chaîne de malheureux qu'on tramait à la captivité .... Si quelques-uns, l'oeil fixe, le front audacieux, semblaient défier le mépris, presque tous, la tête penchée, les yeux baissés, le front pâle et humilié, craignaient de lire dans nos regards une proscription nouvelle 62. Pour beaucoup, le coupable est également un malade que la punition doit guérir. L'homme n'est point méchant, il le devient comme il devient malade », affirme Voltaire 63. L'individu est en effet en proie naturellement à des passions et à des désirs que les lois de la société arrête sans les détruire »M. Tous ne résistent pas à ce terrible levain, d'autant que si il est certain que ces dispositions naturelles, dont l'homme n'est pas le maître, contribuent grandement à le déterminer, soit au bien, soit au mal ..., tout nous démontre que c'est bien plus à leurs mauvaises institutions et à leur ignorance qu'à leurs dispositions naturelles que les hommes sont redevables 54. Pour BECCARIA, op. cit., p. 143, la peine n'est pas une vengeance contre un citoyen. LACROIX, op. cit., pense que A l'exception de quelques individus chez lesquels le vol est une passion, un besoin irrésistible, la plupart des hommes civilisés ne s'y livrent que par nécessité J>. 55. BECCARIA, op. cit., p. 106. 56. Voir notamment BRISSOT, Les moyens d'adoucir la rigueur des loix pénales en France, p. xv. On retrouve aussi cette idée chez HOLBACH, VOLTAIRE, LACRETELLE, etc. 57. VREMEIL, op. cit., p. 54. 58. BRISSOT, op. cit., p. 87. 59. PASTORET, op. cit., p. 15. 60. Il était normal que la société traditionnelle ne se souciât pas de pardonner puisque cela était le rôle de Dieu et du Roi. 61. Op. cit., Livre III, chapitre III. 62. Op. cit., p. 97. 63. Dictionnaire philosophique, article méchant. 64. LACRETELLE, op. cit., p. 14. Cette idée est fréquemment exposée. Voir notamment HOLBACH, op. cit.. Tome I, p. 116 sqq ; VATTEL l'exprimait déjà en 1758, Le droit des sens, Leyde, p. 65. LE BAGNE DES PHILOSOPHES 421 des passions fatales, des crimes, des vices, des faiblesses dont ils sont affligés. Si les passions des hommes sont naturelles, le mauvais usage de ces passions est contraire à sa nature s. La société porte ainsi sa part de responsabilité dans l'origine de la criminalité dont les principales causes — hormis les déséquilibres de la nature humaine — sont les inégalités et l'oppression du plus grand nombre, la dégénérescence des moeurs, la mauvaise éducation et pour certains le manque de religion l'imperfection des lois, l'ignorance dans laquelle on laisse le peuple a. Ainsi, la revalorisation de l'individu passe par sa déculpabilisation et le partage des torts avec la collectivité. On le voit, si les principes utilitaristes de la peine des galères étaient aisément aménageables, il n'en allait pas de même avec certains de ses corrélats juridiques et idéologiques. Lacroix considère que dans le contexte de l'époque, chaque forçat libéré est une bête féroce rendue à la liberté » 67. Le bagne ne remplissait pas, tel qu'il était, une mission essentielle — et cela motivait un reproche majeur qu'on lui faisait — parce que tous les forçats n'y étaient pas égaux en droits ni en devoirs et parce que le personnel y obéissait à une autre conception de la pénalité Un des grands inconvénients attachés à la souveraineté, c'est de ne pouvoir descendre du haut de sa grandeur à tous les soins de son empire, d'être forcé d'en rejeter une partie sur des sujets que l'habitude de la tyrannie et l'espèce d'hommes qu'ils commandent a nécessairement endurcis. Malheur à celui de ces esclaves auquel il resterait encore quelque idée de son origine. Il faut qu'il s'abyme dans l'oubli de tous principes, de toutes maximes, et qu'il ne voie que sa chaîne... C'est de son industrie, de sa bassesse qu'il peut espérer quelque adoucissement à sa misérable condition. Le plus à plaindre de tous est celui qui ayant exercé une profession honorable, a dédaigné ce que le précepteur de l'Emile a grand soin de faire apprendre à son élève. Le prêtre, l'homme de loi, le cultivateur que leur malheur ou leur faiblesse ont fait descendre dans cet état d'abjection, sont réduits à nettoyer nos ports ou les hôpitaux, à transporter des fardeaux, tout le jour ils sont exposés aux intempéries de l'air, tandis que l'artisan, le compagnon travaillent paisiblement chez un maître et reviennent le soir au bagne avec leur salaire. Ils ne s'aperçoivent souvent, pendant le cours de leur esclavage, de leur sort que par l'habit qu'ils portent le jour, et par l'asile odieux où ils passent la nuit. Ne serait-il pas à désirer que ces différences fussent plus éclairées et moins dépendantes du caprice ou du hasard ? . 65. HOLBACH, op. cit., Tome I, p. 117. HELVÉTIUS développe un point de vue quelque peu différent, op. cit., p. 112 De ce que l'homme est sociable, on en a conclu qu'il était bon. On s'est trompé ». 66. L'argument est autant économique que politique. Ce sont les crises économiques et les tensions sociales qui, pour beaucoup, sont à l'origine du vagabondage et de la mendicité. Des auteurs comme l'Abbé MALVATJX, Des moyens de détruire la mendicité en France ..., Châlons, 1782, ou l'Abbé LECLERC DB MONTLINOT, Quels sont les moyens de détruire la mendicité en ..., Lille, 1779, prévoient comme remède la diffusion d'une aisance générale parmi le peuple ». Celui qui a goûté le plaisir de coucher dans un lit est bien moins tenté d'aller solliciter bonnement la permission de se vautrer sur le fumier d'une ferme ». Voir aussi l'opinion du Bourgeois MERCIER, page 193 du présent ouvrage. 67. Op. cit., addition au mot galère. 68. Ibidem. 422 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Et l'auteur de regretter le temps des galères où tous les condamnés, obligés de ramer, étaient confondus dans une stricte égalité 69. Au-delà des confusions et de la mauvaise connaissance évidente des réalités du bagne de la Marine 70, on s'aperçoit que le principe de l'égalité dans la peine est fondamental chez les réformateurs puisqu'il s'oppose à l'inégalité sociale. Autre point capital reproché au bagne, c'est le total désintérêt pour la réinsertion sociale du condamné Souvent, lorsqu'un de ces misérables a passé six ou neuf années dans les emplois les plus vils, on le détache de sa chaîne et on le laisse gagner en liberté l'endroit du royaume où il veut aller se fixer ; s'il n'a pas le moyen d'échanger l'habit qui décèle son châtiment, il va traînant sa honte et sa misère de village en village, effrayant sur les routes et dans les forêts le voyageur qui se détourne à sa rencontre. S'il a pu prendre les vêtements du sujet vulgaire, il arrive inconnu, isolé, dans un ville, cherchant les moyens d'exister, mais quel est le maître qui le prendra à son service ou lui fournira de l'ouvrage, sans s'embarrasser de savoir d'où il vient, ce qu'il a fait ? Si on le questionne, le trouble de ses réponses vagues le rendra encore plus suspect. Il a autrefois volé par paresse, par débauche, aujourd'hui il volera par besoin. Comme l'empreinte dont il est flétri l'expose à perdre la vie s'il tombe une seconde fois sous la main de la justice, il fait de plus grands efforts pour éviter la fin dont il est menacé. L'assassinat lui est devenu pour ainsi dire nécessaire. Il défend ses jours en attaquant ceux des autres. C'est ainsi que les précautions que l'on prend contre le crime tournent à son aggrandissement. L'expérience confirme ce que j'avance, de dix galériens remis en liberté, il n'y en a peut-être pas trois qui n'aient depuis mérité d'être pendus ?i. Lacroix, qui se veut ici le porte-parole du courant réformateur propose personnellement deux solutions. Une fois son crime expié par des années de servage », il faut, pour assurer sa propre conservation et ne plus troubler la tranquillité publique, que l'ancien forçat puisse travailler. S'il possède de l'argent, il devra obligatoirement acheter une terre où il le voudra et la travailler le restant de ses jours sous l'inspection du ministère public »y 2. Si au contraire, il est indigent, l'état lui fournira du travail. C'est à nouveau le long plaidoyer sur le thème des chemins à entretenir, des canaux à percer, des forêts à essarter, etc. Le salaire qu'il lui versera lui permettra d'acheter la terre nécessaire à son établissement. Aie donc le courage d'être laborieux et honnête homme, tu seras du moins assuré d'achever les jours que la nature te destine ». On observera que si dans ce projet, l'influence physiocratique est dominante, la confiance dans l'ancien forçat n'est pas absolue. La réinsertion sociale se veut plus économique que morale puisque l'ex-détenu est placé en liberté surveillée. Bernardi effectue les mêmes constats que Lacroix mais il propose des solutions plus conformes aux concepts des philosophes 69. LACROIX confinne ainsi son ignorance des réalités des galères. Cf. chapitre X du présent ouvrage que BSMFORD, Fighting ships and prisons, Mineapolis, 1975, et MASSOÏJ, Les galères de France de 1481 à 1871, Paris, 1983. 70. Cf. P. W. BAMFORD, Fighting ships and prisons, 1973 et note 32. 71. Cf. notre étude ' Justice et société au xvm* s., le cas de la peine des galères » dans Histoire, Économie et Société, 1985, n° 3. 72. Op. cit. Pour l'argent des forçats, voir ouvrage. Les condamnés peuvent en effet en gagner en travaillant à l'arsenal et dans le port. Les condamnés à temps peuvent aussi faire des héritages. LE BAGNE DES PHILOSOPHES 423 Le condamné, après avoir subi son châtiment momentané ... va traîner ailleurs des jours que le besoin, le défaut des ressources, l'opprobe et l'avillissement livrent absolument à l'habitude du crime. Il rejoint Brissot pour qui on doit avoir attention de les occuper pendant qu'on les tient dans l'esclavage à des travaux qu'ils puissent continuer lorsqu'ils aurant recouvré la liberté. Autrement, ils ne seront pas meilleurs qu'auparavant, et c'est là une des raisons pour lesquelles ceux qui sortent des galères viennent pour l'ordinaire périr sur l'échafaudli. Si peu d'auteurs, en fait, proposent des solutions concrètes c'est parce qu'ils ont tous conscience que la réinsertion globale est un phénomène global, commandé par sa dimension morale. Le problème essentiel à résoudre avant de ses soucier des modalités pratiques et économiques était celui de l'infamie attachée à la peine. L'infamie, à laquelle est directement associée la flétrissure, embarrasse et divise les réformateurs, moins au niveau du principe qu'à celui de son application. Le principe est en effet conforme au caractère de la nation française — qui pour tout le monde, rappelons-le, est l'honneur — mais aussi à la sociabilité de l'individu. Que le législateur soit assez habile pour profiter des qualités sociales que la nature nous a données ..., qu'il travaille à nous rendre honteux de nos fautes » 74. L'infamie, corrective, n'est pas moins puissante que la douleur physique ou la captivité pour apprendre à un coupable à se gouverner par le sentiment de l'honneur et de la vertu » 75. Elle est aussi dissuasive et Voltaire se persuade qu'en rendant les châtiments plus honteux et moins cruels on diminuera la criminalité 76. Enfin, l'infamie du coupable contribue à donner des moeurs aux autres citoyens, à condition que, comme le souligne Beccaria, l'infamie que la loi inflige corresponde à celle que la société attache à certaines actions s 77. Deux autres conditions sont nécessaires pour que le principe soit définitivement accepté. En vertu du postulat selon lequel la peine ne doit concerner que le coupable, l'infamie doit être exclusivement personnelle et ne pas s'étendre à la famille du condamné. Elle reçoit seulement pour fonction de susciter un remords salvateur chez le coupable et de donner une leçon de morale aux autres. Elle ne doit pas être à l'origine d'un préjugé social qui serait un obstacle à la réinsertion intégrale de l'exforçat dans la collectivité. Le jeune Robespierre, dans un Discours couron73. couron73. des toix criminelles, page 65. 74. MABLV, op. cit., p. 325. DDFRICHE DE VALAZE, op. cit., p. 312 L'honneur est un être moral qui doit son existence à la société ; c'est un bien qu'elle peut donner et qu'elle peut par conséquent ôter, ainsi l'infamie est une peine conforme à la nature de la société ». HELVÉTIUS, op. cit., p. 235, remarque cependant Dans un gouvernement sage, le supplice de la honte suffirait seul pour contenir le citoyen dans son devoir ». 75. PASTORET, op. cit., p. 121, rejoint ainsi MABLY. Il ajoute 17. Cf. note 14. DaE Freiburg aïs das erste und bleibende Denkmal der Herzoge von Zâhringen nach 587 Jahren wieder an jenes erlauchteste Stammhaus zuriickkehre, dem es sein Daseyn, seine Griindung und Begabung, und unter der begliickenden hundertjahrige Regierung jenes erhabene Mannstammes so vielen Flor zur verdanken hatte, dass es auch unter allen Zeitveranderunge den Namen der Hauptstadt des Breisgaues fiihren und behangte durfte. » 444 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Cette délégation espérait ainsi sauvegarder les intérêts municipaux. En effet, il ne faisait plus aucun doute que la séparation de la Maison d'Autriche était d'autant plus douloureuse qu'elle ne marquait pas seulement un changement de souverain elle signifiait le délicat passage d'une région jouissant d'une certaines autonomie à l'intérieur d'un État possédant une certaine unité et ne semblant de prime abord guère désireux de laisser continuer à s'épanouir les traditions qui s'étaient établies tout au long du règne des Habsbourg. On connaissait certes, par ouï-dire, Charles-Frédéric comme un doux souverain désireux de procurer le bienêtre à ses sujets, qui avait supprimé le servage en 1783, mais l'on s'inquiétait vivement de la situation religieuse de la région à l'intérieur de l'État nouvellement créé, notamment en ce qui concernait les deux cloîtres de Sankt-Blasien et de Sankt-Peter. En effet, l'empereur François d'Autriche avait laissé entendre aux religieux de ces deux cloîtres qu'il les prendrait sous sa tutelle au cas où l'existence de leur église respective viendrait à être menacée à l'intérieur du Brisgau. On connaissait en réalité le plan que le Margrave Charles-Frédéric avait élaboré en 1784 déjà et qui projetait de fermer les cloîtres, contribuant alors à faire trembler plus d'un religieux même au-delà des frontières de l'État. D'autre part, cette mesure de faveur émanant de l'Autriche avait peut-être pour autre objectif de renforcer les idées religieuses et de reconduire sur le droit chemin les brebis égarées » qui pensaient à ce moment-là souvent plus à ouvrir des auberges ou quelque autre lieu de distraction et de beuveries plutôt qu'à prier. De son côté, Charles-Frédéric avait décidé de procéder à la fermeture des cloîtres et des abbayes de la région et il menait fermement une politique de sécularisation, ce qui amena les prêtres à réfléchir aux propositions que leur avait faites le monarque autrichien. Le prêtre Ignaz Speckle 18 demeura dans la région fribourgeoise car les moines qu'il dirigeait refusaient de quitter le pays. En revanche, le prêtre Berthold Rottler choisit de rejoindre cette offre avec trente des moines bénédictins de Sankt-Blasien et il adressa auprès du Gouvernement badois une demande d'émigration. Il est naturel que le souverain badois n'ait pas apprécié ce comportement, pourtant il fut bien obligé d'accorder cette requête et d'autoriser les moines à quitter leur abbaye pour s'établir dans la vallée de Lavant, en Carinthie. 18. Le prêtre Ignaz Speckle avait déjà eu l'occasion de faire la connaissance de CharlesFrédéric bien avant que celui-ci ne devînt possesseur du Brisgau. Le souverain badois avait visité le cloître de Sankt-Peter en 1773 et il avait pu lire les documents dont l'historien strasbourgeois Schbpflin s'était servi pour rédiger son ouvrage d'historiographie badoise. Il avait par la suite ordonné au prêtre de bien vouloir lui remettre en mains propres les documents renfermés dans la bibliothèque du cloître. Ignaz Speckle obéit, dans l'espoir sans doute que Charles-Frédéric ferait un état d'exception pour son cloître au cas où il deviendrait le souverain du Brisgau et procéderait à la sécularisation des établissements religieux de la région. Toutefois il ne jouit par la suite pas plus de la protection espérée du margrave qu'il ne revit les documents en question. Ses espoirs ne furent pas exaucés et ce ne fut manifestement qu'à regret qu'il resta au pays, se conformant à la volonté des moines dont il avait la charge. FRIBOURG-EN-BRISGAU ET L'ÉTAT DE BADE, 1806-1820 4Ab A Fribourg, l'on était également réservé quant à cette décision gouvernementale car, même si la situation y était quelque peu différente, il n'en restait pas moins vrai que la sécularisation causait une véritable hémorragie en ce qui concernait les biens que renfermaient les cloîtres. Les pertes matérielles furent notamment considérables pour le patrimoine culturel de la région, car les précieux livres exposés dans les bibliothèques des cloîtres furent soit brûlés, soit remis entre les mains des religieux autrichiens qui accueillirent leurs collègues des environs de Fribourg. La position des citoyens du Brisgau face à leur nouveau Gouvernement était, par voie de conséquence, négative et la population semblait dans l'ensemble bien déçue de devoir obéir aux autorités établies à Karlsruhe, le centre politique du nouvel État badois. Les habitants de la région se sentaient en effet encore de nombreuses attaches culturelles et bien des liens familiaux avec les milieux autrichiens à cet égard, la décision que le souverain Charles-Frédéric prit d'engager ses troupes dans les guerres de coalition en 1809 allait être l'un des éléments défavorables fondamentaux pour l'intégration dans son État d'une population étrangère». En engageant ses soldats contre les troupes placées auparavant au service des Habsbourg, les autorités badoises entamaient une vraie lutte fratricide. Il suffit de dire que le Brisgau avait longtemps servi l'Autriche et que dans les milieux intellectuels où les échanges universitaires entre professeurs et étudiants étaient nombreux aussi bien que dans tous les autres milieux de la société fribourgeoise, l'on avait assisté à bien des mariages entre Brisgoviens et Viennois. Toutefois, il est important de souligner ici que l'isolement géographique de l'avant-poste de l'Autriche antérieure avait progressivement contribué à ce que le Brisgau avait en fin de compte une vision erronée de la vraie situation politique de la capitale viennoise envers ses anciens territoires des Vorlande». Nous verrons bientôt jusqu'à quel point Fribourg vivait dans un monde de rêves, escomptant un impossible retour à la couronne autrichienne. Mais auparavant il me semble nécessaire de mettre l'accent sur le fait que l'Autriche avait bien d'autres problèmes plus importants à résoudre que celui du Brisgau au cours du Vormarz ». Au début du XIXe siècle, sur le plan économique, alors que le blocus continental venait d'être établi, lors des guerres napoléoniennes, François d'Autriche se vit dans l'obligation de chercher à introduire par des voies autres que celles des avant-postes situés du côté occidental les matières premières dont son État avait le plus besoin. Il détourna alors ses regards du Brisgau pour favoriser la conjoncture économique d'autres États situés à l'est du pays, la Hongrie pour ne citer ici qu'un exemple. Elle entreprit alors une politique d'expansion vers le Danube, sur lequel elle fit le transport et le commerce de produits orientaux tels que le café, l'huile, les épices et le coton 19. 19. Voir HUNYADI, durant l'année et 500 %> au cours du mois de juin. L'année 1652 est la plus perturbée, les registres sont tenus de façon confuse et cumule la famine, la maladie et la guerre qui ravage les campagnes. Relativement peu de personnes meurent à l'hôtel-Dieu. La proportion est de 132 %>, ce qui est trois fois plus environ que pour l'ensemble de la population française mais nettement moins qu'à l'hôtel-Dieu de Provins, comparable sur de nombreux points à celui de Meaux, 164 %> à la fin du xvir siècle 9. Plus remarquable est la diminution de la mortalité, alors que le nombre moyen des entrées augmente 166 °/ro au cours de la période 1628-1655 et 105 °/oe au cours de la période 1716-1761, tandis qu'à Provins la mortalité stagne pratiquement de la fin du xviF à la fin du xviir siècle 164 et 159 %o. L'effort entrepris à Meaux pour améliorer l'hygiène et le confort l'installation d'une apothicairie et de l'eau courante vers 1720, le remplacement des lits en bois par des lits en fer à partir de 1750, la bonne 8. Ibidem. 9. Meaux et Provins sont deux villes de même taille, situées dans des régions céréalières et proches d'une cinquantaine de kilomètres. HUBER R., La population de Provins, 1540-1792 », Revue d'histoire et d'archéologie de l'arrondissement de Provins, n° 127, 1973. MARTIN F., PERROT F., article cité. LES POPULATIONS DE L'HÔTEL-DIEU DE MEAUX, FIN XVII' S. 473 réputation dont jouit l'établissement en matière d'obstétrique dès avant les années 1760 trouve ainsi sa récompense 10. La répartition des entrées cumulées par mois montre un profil particulier. Juin est le mois des plus faibles entrées 5,7 % des entrées annuelles, août est le mois des plus fortes entrées 13,1 °/o des entrées annuelles. Le minimum se situe pendant les travaux des champs, le maximum après. La période de la soudure n'est pas, sauf exception synonyme de crise, une période de fortes entrées. Cette relation entre la répartition des entrées et le rythme des travaux des champs s'accentue au cours des xvir et xviiF siècles. Le creux de juin et juillet montre que les travaux des champs sont la principale source de travail ; les entrées se gonflent brusquement dès le mois d'août et diminuent ensuite régulièrement pour se stabiliser de novembre jusqu'au printemps, avant de chuter en juin. A la fin du xvir siècle, les moissons s'achèvent après le 15 août en 1697, année fraîche, elles se déroulent du 15 août au 8 septembre à Varredes, village proche de Meaux, et en 1694 comme en 1706, années sèches et bonnes, elles sont achevées le 15 aoûtu. Les décès sont également les plus faibles pendant la soudure, illustrant à nouveau la richesse et la bonne gestion de l'établissement ; les maximums sont en hiver. Quand Hiô tel-Dieu reçoit en une année personnes en 1694 ou 158 en 1686, la population n'est plus la même la couche de population touchée s'élargit, en temps de crise, des groupes les plus pauvres vers d'autres moins défavorisés d'habitude. De même, quand 273 personnes sont reçues en 1687 et 295 en 1695, dans quelle mesure ces deux groupes sont-ils comparables, le second étant composé des rescapés de la crise de 16931694 ? La clientèle de l'établissement connaît des changements. Entre le début du xvir siècle et la fin du xvnr, compte tenu notamment de la conjoncture, sur un terme long des évolutions se dessinent. C'est pour mettre en valeur cette double évolution que certaines années ont été plus particulièrement étudiées 1687, 1689, 1693, 1694, 1695 forment un cycle ; partant d'années calmes, l'étude des conséquences d'une crise sur la population assistée est possible. En contrepoint, l'année 1628, la plus ancienne et la plus lisible n, et l'année 1702, moment calme du début du xvnr siècle et seule année où l'état matrimonial a été systématiquement enregistré, permettent de décrire ces populations sur trois quarts de siècle. Les personnes reçues à lliôtel-Dieu reflètent bien la façon dont la population réagit aux difficultés du temps dans la mesure où l'assistance dispensée par l'établissement est sans exclusive. D'après les statuts, seuls les malades contagieux doivent être refusés, et encore cela n'est-il pas toujours observé. Il n'y a pas de critère géographique d'entrée, le nombre de places est illimité si la capacité d'accueil est d'environ cent personnes, celle-ci est souvent dépassée et jamais personne n'a été refusé, l'assistance 10. LALLEMAND L., Histoire de la charité, t. IV, Les temps modernes, Paris, 1910-1912. 11. DESBORDES La chronique villageoise de Varredes, Seine-et-Marne. Un document sur la vie rurale des XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, sans date. 12. Les bas de pages des registres des années 1626 et 1627 sont détériorés. De plus de 1626 à 1630, les descriptions des vêtements portés par les pauvres sont précises et systématiques. 474 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE est immédiate pour celui qui se présente à la porte et la réception est pleine d'attention toilette, vêtements propres, nourriture abondante, secours religieux... L'hôtel-Dieu de Meaux pérennise la tradition médiévale de la charité. De son côté, l'hôpital général, fondé en 1667, n'accueille que les pauvres habitant Meaux depuis trois ans et le nombre de places est limité à cent ou cent cinquante personnes, suivant les possibilités de gestion. Surtout, pour être accepté, il faut suivre une procédure administrative demande d'admission, financement du séjour..., être vivement recommandé par une personnalité et, le plus souvent, le délai d'admission est de plusieurs mois au moins. II. — DÉFINITION DES TROIS POPULATIONS Dans les registres d'entrées, le religieux chargé de l'admission à l'hôtelDieu note l'origine géographique de l'arrivant en inscrivant le plus souvent 80 % des cas un nom de paroisse et de diocèse. Il est presque certain qu'on désigne ici le lieu de baptême et non de résidence. On ne sait donc pas, surtout pour ceux qui ne sont pas originaires de la région meldoise, par quels détours ils sont arrivés à rhôtel-Dieu. En 1628, 70 % des personnes reçues viennent d'au-delà du diocèse de Meaux ; 50 °/o à la fin du xvir siècle, mais 30 % seulement en 1693-1694. Durant cette crise, l'hôtelDieu secourt davantage de gens stables originaires de la ville de Meaux ou des paroisses rurales du diocèse. En fonction de l'origine géographique des gens reçus, on peut donc distinguer trois populations venant de la ville même, des paroisses rurales du diocèse — deux populations stables — ou de diocèses plus lointains — population instable. Cette origine, la stabilité ou l'instabilité définissent des besoins d'assistance de natures différentes. Les comportements de chacune, leurs composantes démographiques sont distincts. a Les urbains la population meldoise. Pendant les sept années étudiées plus à fond à titre d'échantillon 1628, 1687, 1689, 1693, 1694, 1695, 1702, 661 personnes déclarent être originaires de la ville de Meaux. C'est un peu plus de 20 % des malades reçus en moyenne, tandis qu'ils sont moins de 12 % en 1628 et 37 % en 1695, au lendemain de la crise, année de faibles entrées. Saint-Nicolas, la plus grande paroisse de Meaux, fournit à elle seule un tiers des malades de la ville. b Les ruraux la population rurale du diocèse de Meaux. En période normale, les ruraux n'excèdent pas le quart des malades présents à l'hôtel-Dieu. Ils arrivent d'une des paroisses du diocèse, petits villages ou petits bourgs qui gravitent dans la sphère d'influence de la capitale diocésaine. De Chauconin, Villenoy, Varredes, Penchard, Dammartin, Coulommiers ou d'ailleurs, c'est un recrutement de proximité, une LES POPULATIONS DE L'HÔTEL-DIEU DE MEAUX, FIN XVII' S. 475 population sous influence » qui peut aussi s'adresser aux petits établissements locaux disposant de quelques lits. La proportion des ruraux croît considérablement pendant la crise frumentaire de 1693-1694. Leur nombre est multiplié par plus de 6 par rapport aux années normales, tandis que la population totale n'augmente que de trois à quatre fois. La crise économique oblige surtout les ruraux proches de la ville à recourir au système d'assistance urbain. La banlieue » de Meaux, lieu de production céréalière, secrète plus d'assistés que la ville même, comme si les paysans ne pouvaient profiter des fruits de leur travail et de leur récolte accaparés très tôt par les négociants. Les populations urbaines bénéficient du flux des céréales qui se dirigent des campagnes vers les villes même en période de famine, parce que le pouvoir d'achat urbain est globalement plus élevé, parce que les circuits de distribution contraignants privilégient la ville consommatrice aux dépens de la campagne productrice. Les paysans producteurs de grains, travailleurs de la terre, ne possèdent pas assez d'argent pour acheter des céréales au prix fort ils sombrent dans la misère et affluent très tôt à l'hôtel-Dieu. Le mois d'août 1693 marque une rupture très nette on passe d'une moyenne de 30 à 40 entrées par mois à une moyenne de 80 à 100. Brusquement les entrées sont multipliées par plus de deux. La disette ne s'installe pas progressivement mais dès la récolte achevée, les stocks constitués et les prix fixés sur les marchés. Ce n'est pas le manque effectif de grains qui crée la disette, mais le manque supposé à venir en fonction de la faible récolte qui fait monter les prix considérablement. Les petits travailleurs salariés de la terre, dont beaucoup n'ont peut-être pas trouvé d'emploi pour la moisson du fait du peu de grains à récolter, sont les premières victimes de la cherté. Le divorce entre la production et la consommation est total. On ne consomme pas dans les campagnes les fruits que l'on récolte, on ne peut consommer que l'équivalent de la rémunération du travail. Cette rémunération est d'autant plus faible que la récolte est peu abondante 13. Cet afflux des ruraux meldois confirme la généralisation de l'économie de marché dans cette partie du Bassin Parisien aux dépens de l'économie de subsistance et la suprématie du pouvoir d'achat des villes. La demande solvable oriente les flux marchands et consacre la domination de la ville sur la campagne, du centre sur la périphérie, ce qui rappelle étonnamment la situation qui prévaut actuellement au plan mondial pour certains produits. L'hôtel-Dieu, par l'étendue et la dispersion de ses biens fonciers, échappe à cette hausse des prix pour ses revenus en nature et diminue ses risques de mauvaises récoltes, celles-ci étant souvent très localisées. Par contre, il participe au prélèvement des richesses sur la campagne, qu'il redistribue en ville. 13. MEUVEET J., Le problème des subsistances à l'époque de Louis XIV, Paris, 1977, p. 179-180. 476 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE c Les migrants la population non originaire du diocèse de Meaux. Les sources hospitalières sont muettes sur les causes des migrations. L'errance comme vie ou comme moyen de survie, c'est ce qui rassemble tous ceux qui ne sont pas nés au pays meldois. Si dans l'ensemble ils représentent 45 % des entrées, ils sont 71 % en 1628 et un tiers durant la crise de 1693-1694, et un peu plus de 50 % en 1702. Leur proportion est plus faible pendant la crise, même si leur nombre s'accroît. Cette population semble moins affectée par celle-ci, à moins que les perspectives de mauvaises récoltes ne limitent les déplacements vers le grenier à blé de la capitale. Ces étrangers au diocèse de Meaux viennent surtout des régions limitrophes. La région d'Ile-de-France avec les évêchés de Paris, Senlis, Sens et Chartres représente environ 8 % de l'ensemble des gens reçus durant les années 1687, 1689, 1693, 1694, 1695, dont plus de 5 % pour le seul diocèse de Paris. La Champagne, toute proche, représente plus de 5 % des arrivées. La Marne qui passe à Meaux fait de cette ville une halte appréciée sur la route de Paris. Plus de 8 % des personnes viennent de Picardie, les zones les plus au sud diocèse de Soissons étant les plus représentées. La région de Beauvais est également bien présente, sans être au contact direct de la région meldoise, les voies de communication de Beauvais à Paris passant à l'ouest de Meaux. Le nombre significatif de personnes venant du nord et de l'est du Bassin Parisien Senlis, Beauvais, Laon, Noyon souligne l'influence de l'hôtel-Dieu dans cette zone, tandis que l'ouest et le sud ne sont pas si sensibles à cette influence. Le très gros évêché de Sens, au sud de celui de Meaux, fournit deux fois moins de malades que celui de Soissons ou même celui de Beauvais. Les Normands également sont bien représentés, près de 3 % du total à la fin du xvir* siècle la Normandie, c'est surtout le diocèse de Rouen, le plus au nord de la région, jouxtant les limites occidentales de la Picardie. Un axe nord-ouest - sud-est est assez sensible, allant de Rouen à Meaux en passant par les régions de Beauvais et de Senlis les évêchés parmi les mieux représentés s'y trouvent. Le rôle de Paris apparaît clairement dans l'ensemble des flux migratoires. Toutes les régions situées au-delà de Paris par rapport à Meaux sont peu présentes à l'hôtel-Dieu. C'est sur la capitale que se concentrent les flux réguliers ou diffus. La comparaison entre les populations reçues dans les hôtels-Dieu de Meaux et de Provins à la même époque l'atteste. A Provins, les gens arrivent surtout du sud de Paris les régions traditionnelles d'émigration du sud de la Loire Limousin, Auvergne, Savoie, y sont toujours mieux représentées, tandis que Meaux rassemble des gens venus du nord essentiellement. C'est ainsi que la Champagne est pratiquement coupée en deux. A Provins, près de 20 % de la population déclare être née en Champagne. Sur les Champenois, 392 viennent du Bassigny, région la plus éloignée à l'est de Provins. Presque tous les autres viennent du sud de la Champagne et des environs de Troyes. Les régions septentrionales n'envoient que quelques individus. Or, à Meaux, c'est LES POPULATIONS DE L'HÔTEL-DIEU DE MEAUX, FIN XVIIe S. 477 l'inverse 70 % des Champenois sont originaires du nord, des diocèses de Reims et de Châlons-sur-Marne, et 30 % du sud, des diocèses de Langres et de Troyes. Cette répartition de la Champagne en deux sous-ensembles représentés de façon inverse à Meaux et à Provins marque l'existence de deux routes de migrations de la Champagne vers Paris. L'une suit la vallée de la Marne par Meaux et l'autre longe en partie la vallée de la Seine et traverse Provins 14. Paris joue donc un rôle attractif certain pour toute la France, ce que montre l'exemple ci-dessus et la croissance de la ville à cette époque. Mais l'attrait de la capitale n'est pas la seule cause des migrations. La Brie est elle-même une zone d'immigration temporaire à l'époque des moissons le recrutement des travailleurs de la terre pour la région meldoise s'étend sur le quart nord-est de la France et se prolonge vers la Normandie. Ce recrutement des saisonniers est donc sélectif. Des appariements se dessinent entre certaines régions d'envoi et certaines régions d'accueil qui entretiennent des rapports commerciaux » réguliers de main-d'oeuvre. Ce sont presque toujours les mêmes régions d'exportation qui enverraient leurs travailleurs vers les mêmes régions d'importation. Des liens se sont ainsi créés, ne serait-ce que par la régularité des cycles agraires. Ceci est certain pour les relations entre la Brie et la Champagne comme la comparaison entre Meaux et Provins l'a montrée, la Champagne est un réservoir de main-d'oeuvre pour la Brie, mais qu'en est-il pour la Picardie ? C'est une région de céréaliculture avec de gros besoins en main-d'oeuvre, or les Picards migrent régulièrement en Brie. Peut-on déceler, à ce propos, l'amorce d'une distinction qui s'est accentuée au xviF siècle entre les deux régions ? Le travail des moissonneurs en Brie se pratiquait à la faucille et nécessitait une abondante main-d'oeuvre réquisitionnée à cet effet. C'est par la Picardie au contact de la Flandre que s'introduit l'usage de la faux, en France, au xviir siècle. Jean MeuvretI 5 signale cette modification technique fondamentale car elle diminue considérablement les besoins de main-d'oeuvre. La faux n'est-elle pas introduite dès la fin du xvir siècle en Picardie, libérant une partie des travailleurs locaux et les rendant disponibles pour l'émigration vers la Brie ? On remarque aussi que les très nombreux saisonniers venus de l'Yonne vers la Brie, à la fin du xviiF siècle, en sont absents un siècle plus tôt 16. Le schéma général est donc le suivant à l'hôtel-Dieu, on rencontre une forte représentation de population régionale urbaine ou rurale dont la part varie en fonction des accidents conjoncturels, une présence marquée des régions limitrophes de Meaux, surtout du nord et de l'est, et une faible représentation des régions situées au-delà de Paris sud et ouest. Cette carte des origines géographiques a changé au cours du siècle les populations étrangères au diocèse étaient largement majoritaires en 1628, leur part diminue à l'avantage des populations stables qui consti14. consti14. C, article cité. 15. MEUVRET J., op. cit., p. 181. 16. CHÂTELAIN A., Les migrants temporaires en France de 1800 à 1914. Histoire économique et sociale des migrants temporaires des campagnes françaises au XIXe siècle et début du XXe siècle, Université Lille III, 1977, p. 1 et suivantes. 478 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE tuent, surtout pendant la période la plus aiguë de la crise, la majorité des pauvres accueillis à la fin du XVIIe siècle. d La coupure de l'été les entrées selon les mois et les origines géographiques. Les pauvres n'entrent pas à l'hôtel-Dieu selon le même rythme. Les trois populations ne fréquentent pas l'établissement avec la même intensité selon les périodes de l'année. Pourtant une similitude est frappante la période du début de l'été marque le moment de la plus faible fréquentation, juin et juillet sont des mois creux; cela se vérifie sur l'ensemble de l'année et pour les trois populations. Autre similitude la remontée très brutale des entrées dès le mois d'août. L'été est donc coupé en deux une saison de faibles entrées et une période de fortes entrées. Cela a été souligné, la saison des travaux des champs est celle des plus faibles entrées à l'hôtel-Dieu. Ceci est vrai pour la population rurale comme pour la population urbaine, bien qu'à un degré moindre. En août et septembre, par contre, les entrées augmentent une fois les bras libérés du travail; le mouvement d'affluence est net surtout pour les étrangers au diocèse qui fréquentent l'établissement plus qu'à tout autre moment. L'effort fourni par les moissonneurs dans des conditions souvent difficiles se solde par de grandes fatigues, l'hôtel-Dieu offre alors une halte appréciée. La maison est ouverte, la nourriture satisfaisante et l'administration peu regardante sur les motifs des entrées. Les entrées de la population sont donc ainsi rythmées. Pendant l'hiver, elles se situent près de la moyenne, elles diminuent pendant le printemps pour chuter en juin et juillet. La remontée en août est brutale puis la courbe rejoint progressivement la normale à la fin de l'automne. Il en va différemment pour les personnes originaires du diocèse le maximum d'entrées se situe en hiver. Les urbains arrivent autant en hiver qu'au printemps, tandis que les ruraux se répartissent différemment creux du début de l'été, très forte hausse dès août et septembre, diminution puis à nouveau fortes entrées en hiver. Leur rythme d'entrée associe leur origine rurale et le fait qu'ils sont domiciliés dans la zone d'influence directe de l'établissement. Lors de la crise, seulement le printemps est une période de fortes entrées pour tous. Les entrées des citadins ont été fortes dès septembre 1693, quelques semaines après la récolte, les plus pauvres se sont réfugiés très tôt à l'hôtel-Dieu. La population rurale a subi le choc avec un certain décalage, les fortes entrées se produisent en octobre. Pour les étrangers au diocèse, le moment crucial se présente au printemps 1694. Pendant la crise, les trois populations présentent des réactions différentes, traduites par des variations dans leur fréquentation de l'hôtel-Dieu. III. — DÉMOGRAPHIE DES TROIS POPULATIONS a La mortalité. Face à la mort, les trois populations réagissent différemment. La plus touchée est la population rurale du diocèse qui fournit 40 % des personnes LES POPULATIONS DE L'HÔTEL-DIEU DE MEAUX, FIN XVII' S. 479 décédées à l'hôtel-Dieu pour 32 % des entrées au cours des sept années étudiées. La population étrangère au diocèse présente deux pourcentages très proches 42 % des décès et 45 % des entrées. Les citadins sont les plus épargnés respectivement 18 et 23 %. Pour cinq années la population rurale détient le record de mortalité. Elle est dépassée en 1628 par les urbains et les étrangers, et en 1689 par les étrangers seuls. En période normale, les citadins sont plus affectés que les étrangers à cause de la structure par âge de leur population ils sont en moyenne plus vieux. Quand on élimine la mortalité due à la crise, la population étrangère meurt moins à l'hôtel-Dieu 114 °/oo que les urbains de Meaux 134 %o» et surtout moins que les ruraux du diocèse 213 %»• Mais dès que les difficultés surviennent, ces mêmes citadins sont mieux protégés. De juillet 1693 à juin 1694, la mortalité des trois populations passe respectivement à 262 %o, 227 %i et 318 %> ; les plus atteints restent toujours les travailleurs de la terre domiciliés à proximité immédiate de la ville. b Hommes et femmes. La population reçue est largement masculine plus de 80 % d'hommes en 1628, mais toujours plus de 40 % de femmes à partir de 1693. Pendant les périodes difficiles, les femmes fréquentent davantage l'hôtel-Dieu et au plus fort de la crise de 1693-1694, durant les mois de mai et de juillet 1694, il entre plus de femmes que d'hommes. Du point de vue de la répartition entre les sexes, les trois populations offrent des originalités. Ce sont en fait trois ensembles différents. Les femmes représentent 55 % de la population originaire de Meaux, 44 % des ruraux et 21 % des voyageurs venus d'origines plus lointaines. Si les femmes sont largement majoritaires dans la population meldoise, est-ce parce que l'établissement accepte les femmes enceintes ? En fait les accouchements et les actes de baptêmes sont rares, mais de nombreuses mères accompagnent leurs enfants en bas âge. La population rurale évolue avant la crise de 1693-1694, elle est surtout masculine, après les femmes sont plus nombreuses 1695-1702. La composition des deux populations stables se rapproche. Les hommes restent toujours majoritaires dans la population migrante, même si les femmes atteignent 40 % de l'effectif pendant les mois difficiles de janvier à mai 1694. Ce grand nombre de femmes réduites à l'errance est la mesure de la profondeur de la blessure de la crise dans le tissu social. Leur résistance est plus grande jusqu'à un certain point au-delà duquel le comportement féminin s'identifie au comportement masculin. Elles arrivent à l'hôtel-Dieu quand il n'y a plus de nourriture, de ressources, de mari ni d'espoir à l'extérieur elles y sont plus déracinées que les hommes. c Les âges. La tendance à arrondir les âges est très nette et les tranches multiples de 5 ou 10 sont toujours plus fournies que les autres. C'est une population jeune le groupe des 13 - 32 ans compose environ 480 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE 50 % de l'ensemble et les personnes âgées de 48 ans et plus 21 % seulement. Les jeunes sont plus souvent des hommes et la moyenne d'âge des femmes est plus élevée de 13 à 27 ans, 70 % des malades sont des hommes. Les pyramides des âges des populations urbaines et rurales sont presque identiques, ce qui souligne le poids de l'établissement sur le réseau d'assistance locale. Mais la population d'origine lointaine est beaucoup plus jeune. La tranche d'âge des 13-32 ans représente chez les urbains, les ruraux et les étrangers respectivement 44,1 %, 46,8 % et 59,7 % ; de leur côté, les plus de 48 ans sont 24,4 %, 24,4 /o et 16,8 %. La population d'origine meldoise est normalement répartie selon les tranches d'âges seuls les petits enfants sont sous-représentés, les migrants sont surtout des jeunes actifs et la population rurale est un cas intermédiaire néanmoins très proche des urbains. La crise provoque une modification de la pyramide elle est précédée d'une forte poussée des jeunes les 8-27 ans sont 53 % de 1689 à 1693-1694, puis 48 % en 1695 et 31 % en 1702. C'est à la faveur de la crise que ces jeunes trouvent une place dans la société, ce qui leur permet d'avoir moins recours à l'assistance. La part des plus de 28 ans augmente alors à l'hôtel-Dieu 12 % de 28-37 ans jusqu'en 1693-1694, 18 % ensuite. d L'état matrimonial. Cette information est, en général, très rare et ne permet que de confirmer certaines observations. Pendant la crise de 1693-1694, il entre plus de femmes mariées 41 % que de veuves 31 %, témoignage de la perturbation des familles. Seule l'année 1702 permet une étude complète, l'état matrimonial étant indiqué avec soin pour chacun. La forte proportion des célibataires 60 % des hommes et 50 % des femmes reflète bien la jeunesse de la population. Il y a pourtant parmi les étrangers au diocèse 12 % de célibataires de plus de 30 ans. Deux fois plus de veuves que de veufs, c'est une constante des documents démographiques d'Ancien Régime 17. La solitude est un critère d'entrée, d'autant que parmi les gens mariés aucun couple ne se présente. Les trois populations sont très semblables. Les célibataires sont toujours les plus nombreux pour les Meldois, les ruraux et les étrangers 52 %, 51,6 %, 57 % et les veufs les moins nombreux respectivement 19 %, 20,8 %, 14,1 %. L'importance des gens mariés respectivement 28,5 %, 27,4 %, 28,3 %, dans la mesure où l'information est exacte souligne, surtout pour les gens venus de loin, que cette qualité n'exclut pas les grands déplacements. Faute de connaître l'origine géographique des conjoints, on ne sait s'il faut nuancer l'endogamie villageoise si souvent remarquée ou seulement noter que plus du quart des personnes entreprenant de longs voyages sont mariées, attirées par la grande ville voisine ou par une zone rurale pourvoyeuse d'emploi. 17. GOUBERT P., provinciaux aux XVII' siècle, Paris, 1977, p. 59. LES POPULATIONS DE L'HÔTEL-DIEU DE ME AUX, FIN XVII' S. 481 CONCLUSION Cette étude a permis d'identifier trois populations aux caractères très différents qui appartiennent — faut-il le souligner — au monde de la pauvreté. Une population urbaine domiciliée à proximité directe de l'hôtel-Dieu. Sa répartition par âge est assez conforme à une population normale, les femmes étant plus nombreuses que les hommes. La fréquence de ses entrées au cours de l'année n'est pas directement dépendante du cycle des travaux des champs, même si la fréquentation diminue pendant l'été. Sa réaction à la crise est nettement liée à son pouvoir d'achat très faible. Une population rurale domiciliée dans le diocèse de Meaux. Les hommes sont légèrement plus nombreux que les femmes ; les jeunes sont les mieux représentés, même si les vieux ne sont pas négligeables. Ces ruraux subissent la crise de la façon la plus violente leurs entrées et leur mortalité s'accroissent fortement à ce moment. Une partie réagit à la crise comme les urbains en se dirigeant assez tôt à l'hôtel-Dieu septembre, octobre, mais c'est surtout pendant le printemps que leur afflux est massif. L'établissement est leur seul recours. Les étrangers au diocèse sont le plus souvent à la recherche de travail. Le meilleur de leurs représentants est un jeune d'une vingtaine d'années, célibataire, travaillant en Brie en juin, juillet et début août. Il vient ensuite à l'hôtel-Dieu refaire ses forces avant de reprendre la route. Mais il y a aussi quelques célibataires âgés et des gens mariés venus seuls. Leur fréquentation de l'établissement n'est pas très différente en période de crise en période normale. La double fonction de l'hôtel-Dieu apparaît donc clairement. Il est le lieu privilégié de distribution de soins médicaux » pour la population demeurant aux alentours, mais il n'est qu'un des éléments du réseau d'assistance pour la population migrante qui se déplace d'un tel établissement à un autre. François MARTIN et François PERROT. LE PEUPLE ARYEN », VU PAR LE COMMISSARIAT GÉNÉRAL AUX QUESTIONS JUIVES Durant les quatre années que s'est maintenu le Gouvernement de Vichy, le terme aryen » fut considéré comme l'antonyme de l'expression race juive». Telles étaient les expressions utilisées par l'antisémitisme raciste. En juillet 1940 la défaite portait les antisémites français au pouvoir »*, écrit Henri Michel. Ce pouvoir, en effet, pratiquait une politique antisémite. Cependant, le gouvernement n'était en fait ni totalement indépendant ni uniforme dans son antisémitisme. L'état de dépendance que les autorités allemandes d'occupation exerçaient sur le Gouvernement de Vichy dépassait sans doute les limites de la zone occupée », bien que cette dépendance ne soit pas pourtant totale, même après novembre 1942. La législation sur la question juive » et la direction de l'administration, de la Police nationale et du Commissariat Général aux Questions Juives étaient indiscutablement entre les mains du Gouvernement de Vichy. Bien que l'influence allemande se fasse constamment sentir, l'origine française de l'antisémitisme de Vichy est bien établie 2. Par ailleurs, le caractère de l'antisémitisme et l'influence allemande sont extrêmement liés. A côté de l'antisémitisme traditionnel dit d'État », un autre plus extrémiste, raciste et parfois opportuniste se développait, se propageant tout particulièrement à Paris sous la poussée allemande et atteignait déjà des organismes d'État tel que le Commissariat Général aux Questions Juives. Quels étaient la composition et le rôle politique de l'opinion publique pendant ces quatre années de semi-indépendance 3 ? Contrairement à une relativement large connaissance de la politique gouvernementale sous Vichy et l'occupation, on sait peu de choses de l'opinion publique en France. On éprouve une difficulté systématique à déterminer ce qu'était l'attitude des Français envers les Juifs ; en effet, tous les moyens d'expression habituels tels que partis politiques, journaux libres, littérature, radio, théâtre et cinéma indépendants, sondages d'opinion, font défaut. Le régime autoritaire interdit toute possibilité 1. Henri MICHEL, Vichy année 40, Paris, 1966, p. 141. 2. Joseph BnxiG, Le Commissariat Général aux Questions Juives 1940-1944, 3 vs, Paris 1955, 1957, 1960; Michael R. MARRUS, Robert O. PAXTON, Vichy et les Juifs, Paris, 1981. 3. Henri AMOUROUX, La grande histoire des Français sous l'occupation, Paris. PEUPLE ARYEN » ET LE COMMISSARIAT G' AUX QUESTIONS JUIVES 483 d'expression d'une opinion publique libre, bien qu'il s'y intéressât attentivement, et que sa politique en fût influencée. Une quantité incroyable de lettres et de télégrammes interceptés ainsi que des écoutes téléphoniques en sont le témoignage. Marrus et Paxton, dans leur livre, Vichy et les Juifs, utilisent les rapport des préfets pour établir quelle était l'opinion publique à l'égard des Juifs. Ils arrivent à la conclusion que pendant les deux premières années de Vichy, une hostilité largement répandue à l'égard des Juifs, à la fois authentique et propre au pays » se développait. La plupart des rapports examinés de la zone non occupée font preuve des commentaires sur l'afflux des réfugiés juifs supplémentaires venus de la zone occupée, et sur l'hostilité prononcée que suscitent les nouveaux venus ». Après avoir décrit quelques protestations connues, telles celles du Pasteur Boegner, de René Gillouin, de Paul Claudel et des premiers numéros de Témoignage Chrétien clandestins, ils concluent Jusqu'aux rafles massives de l'été 1942, la dénonciation ouverte de l'antisémitisme de Vichy ne dépassa guère les quelques exemples que nous venons de citer. » En zone occupée, ils constatent que l'étoile jaune provoqua la première résistance de quelque ampleur, ouverte et manifestée, à la persécution anti-juive en France» 4. Ces quelques manifestations publiques ou plutôt leur absence peuvent-elles témoigner de l'opinion publique ? Faute de preuves, il est difficile de soutenir le contraire, mais le doute subsiste. Dans un colloque organisé par le Centre de Documentation Juive Contemporaine, témoins et chercheurs participants expriment des opinions semblables. Les choses ont changé le jour où on a vu ces Juifs avec des étoiles », dit le témoin Léo Hamon. L'ancien résistant, Claude Bourdet, explique A l'époque, nous [les résistants] n'avions pas le sentiment que les Juifs étaient plus menacés que les autres ennemis du nazisme » 5. D'autres chercheurs qui divisent l'époque en deux périodes distinctes dressent un tableau semblable. Jean-Marie Mayeur constate que, pour les Églises, le printemps de 1942 constitue un incontestable tournant ». Claude Lévy va dans le même sens, quoique en le nuançant quelque peu La Résistance non communiste est passée au cours de cette année de 1942 d'une désapprobation ... au souci d'aider à soustraire les persécutés à leurs persécuteurs » 6. Serge Klarsfeld analyse l'époque des rafles en zone non occupée en août 1942 A travers les rapports des préfets régionaux et départementaux, on relève un mécontentement à peu près unanime des Français de zone libre. C'est grâce à ce mécontentement, écrit-il, renforcé par les protestations des chefs des Églises, que Laval a modifié sa politique anti-juive qui s'est avérée impopulaire » 7. Sans pouvoir contester une quasi-unanimité, on ne peut pas éviter de se demander quelle est l'origine de ces contestations si coordonnées et si 4. MARRUS, PAXTON, op. cit., pp. 169, 172, 193. 5. Georges WELLERS, André KASPI, Serge KLARSFELD eds., La France et la Question Juive 1940-1944, Actes du Colloque du Centre de Documentation Juive Contemporaine 10 au 12 mars 1979, Paris, 1981, pp. 125, 375. 6. Ibid., pp. 148-299. 7. Serge KLARSFELD, Vichy-Auschwitz, Paris, 1983, pp. 163-165. 484 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE évidentes à partir de l'été 1942. Peut-être sont-elles nées sous la pression d'une opinion publique muselée mais néanmoins existante durant les deux premières années du régime de Vichy. Les survivants juifs, résistants et autres témoins connus, offrent un point de vue philosémite sur les événements. Les préfets, corps par trop hétérogène, prétendent présenter des rapports objectifs, mais ne peuvent être considérés ni entièrement comme philosémites ni entièrement comme antisémites. Le point de vue des antisémites français sur l'opinion publique reste presque totalement inconnu. Le Commissariat Général aux Questions Juives était une création du gouvernement français qui devait exécuter les décisions prises en haut-lieu en la matière. Cet organisme antisémite par vocation avait pour seule raison d'être la persécution des Juifs. Les fonctionnaires du Commissariat représentaient la tendance la plus extrémiste. Cet extrémisme raciste qui se manifestait déjà sous le premier Commissaire, Xavier Vallat, devint vite une caractéristique dominante sous Darquier de Pellepoix à partir de mai 1942. Les inspecteurs du Commissariat, ces antisémistes professionnels dont la persécution des Juifs était la vocation et le gagne-pain nous ont laissé dans leurs rapports ce qui leur paraissait être l'attitude du peuple aryen ». Ces rapports ne sont en aucun cas des témoignages objectifs » sur l'état d'esprit de l'époque. Au contraire, ils sont les appréciations de personnes fortement intéressées à présenter un tableau tendancieux, mais non sans fondement. Ils seront un élément qui nous servira à nuancer ou affiner notre jugement sur l'ensemble des rapports entre Juifs et Aryens » durant les différentes périodes de l'époque de Vichy. Déjà les premières rafles du 14 mai et des 20-22 août 1941, à Paris, sont à l'origine de rapports de la Préfecture de Police et des Renseignements Généraux 8. La Préfecture constate une réaction mitigée de la population parisienne mais, dans les rapports des Renseignements Généraux qui analysent l'opinion publique par arrondissement, on discerne une distinction nette que font les Parisiens entre Juifs immigrés et Juifs français. Indifférents au sort des premiers, ils sont navrés par l'arrestation des autres. Les rapports du Commissariat Général aux Questions Juives pour l'année 1941 sont rares, mais se multiplient au début de 1942. Ils témoignent du développement et de l'expérience accumulée par cet organisme depuis sa création, le 29 mars 1941, et surtout à partir de la création de la Police aux Questions Juives, en août 1941. Dans le rapport de presse que la Police aux Questions Juives en zone occupée a préparé pour la semaine du 22 au 28 mars 1942, les rédacteurs ont beaucoup à reprocher à cette presse légale. La presse, selon ce rapport, n'influence pas suffisamment l'opinion dans la direction voulue, elle se livre surtout à des attaques contre tel ou tel Juif en particulier » et non pas contre les Juifs en général ». La Police aux Questions Juives attend d'une presse dirigée par l'occupant un soutien plus efficace dans l'exécution de la politique anti-juive dont il veut être le principal insti8. insti8. pp. 19, 27-28. PEUPLE ARYEN » ET LE COMMISSARIAT G' AUX QUESTIONS JUIVES 485 gateur. La Police aux Question Juives ne peut être indifférente à la réalisation de cette tâche ; elle y est, au contraire, intéressée au premier chef. Elle se heurte, en effet, à l'incompréhension et même à l'hostilité du peuple aryen, qui entrave trop souvent son action... » 9. Dans le rapport suivant, les mêmes constatations et raisonnements se poursuivent Il est indéniable qu'aucune politique juive ne pourra être menée activement si l'opinion publique n'est pas éclairée et si les décisions qui interviennent ne sont pas admises par la masse comme une mesure de sauvegarde » 10. Les attaques contre ce peuple aryen » jugé trop indifférent à la question juive se poursuivent toujours plus enflammées. Il faut continuer à déplorer que la Police aux Questions Juives se heurte à l'incompréhension du peuple aryen et même à son hostilité » u. Les agents de la Police aux Questions Juives s'aident, dans la rédaction de leurs rapports, de la presse et de leur expérience mais également des postes de renseignement et de surveillance » que chaque délégation locale a installés et d'une sévère surveillance postale, téléphonique et télégraphique » u. Leurs critiques se font de plus en plus virulentes et viennent renforcer celles de la presse et de la population, ainsi que celles d'organismes tels que les Tribunaux et les Universités. Les Tribunaux français, surtout ceux de la zone sud, trop cléments aux réfractaires juifs aux yeux du Commissariat aux Questions Juives, sont aussi sujet à ses attaques. Un travail plus élaboré sur l'attitude des tribunaux envers les Juifs pendant l'occupation nous fait défaut. Nous ne pouvons qu'apprécier les témoignages partiels provenant du Commissariat Général aux Questions Juives. En mai 1942, le Tribunal d'Aix-enProvence condamna quinze Juifs à 100 francs d'amende pour défaut de déclaration. A Toulon, un autre Juif fut condamné à seulement » 1200 francs d'amende pour hausse illicite » ; un troisième, à Grasse, dut endurer deux mois de prison pour falsification de carte d'identité ». En août 1943, dans la même ville, treize Juifs furent condamnés à une amende allant de 200 à 600 francs et de quinze jours à trois mois de prison avec sursis pour manque de mention Juif » sur leurs cartes d'identité 13. Ces sentences sont citées comme exemples par les délégués du Commissariat Général aux Questions Juives qui veulent démontrer l'extrême clémence des tribunaux français et leur attitude philosémite. 9. Archives Nationales F 7-14-887, Rapport de presse n° 3. Ces rapports hebdomadaires sont préparés par le chef de la Police aux Questions Juives à l'intention du Secrétaire général pour la Police à Vichy. 10. Ibid., Rapport n° 4. 11. Centre de Documentation Juive Contemporaine — LXXXIX — 15 a, rapport n° 5. 12. AJ 38-3596, rapport de Lyon daté du 25 mars 1942; AJ 38-258, Délégué départemental du Commissariat Général aux Questions Juives pour l'Indre, 11 décembre 1941. 13. AJ 38-3814. De nombreux rapports critiquent les tribunaux ; voir AJ 38-258 ; AJ 38-261, AJ 38-262, AJ 38-265. En décembre, le délégué du Commissariat Général aux Questions Juives à Marseille écrit Notre législation est détruite en grande partie par les décisions des Tribunaux... J>, AJ 38-289, du 4 décembre 1942. Un rapport détaillé de Toulouse, du 26 novembre 1943, relate l'attitude pro-juive des Tribunaux correctionnels de la région et de la Préfecture », LXXXIX-109. 486 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Les Universités sont également critiquées. Comme pour les Tribunaux, les sources à notre disposition ne permettent pas de tirer des conclusions générales sur l'attitude des Universités dans l'application de la loi de numéros clausus mais, dans certains cas, il ne fait pas de doute qu'elles ont tenté de résister à l'application de cette loi contraignante. Le Commissariat Général aux Questions Juives se plaint de l'attitude projuive de certains milieux universitaires » M. Plus directement, l'Université de Strasbourg, repliée à Clermont-Ferrand, est accusée de mauvaise volonté » qui, tout en dépassant les limites fixées à 3 % d'étudiants juifs, refuse de communiquer la liste de ces étudiants au Commissariat Général aux Questions Juives 15. Dans un rapport du 3e Bureau de l'État Major, rédigé d'après des sources de la Gendarmerie, en octobre 1941, la situation des Juifs alsaciens et étrangers concentrés en Dordogne, est analysée en détail. Ils sont décrits comme généralement humbles, obséquieux et diplomates à l'égard des autorités ». Le rapport poursuit L'attitude de la population va de l'indifférence à la haine, en passant par tous les degrés réserve, antipathie, mépris, dégoût, animosité, hostilité. Tout le monde leur reproche leur paresse, leur égoïsme, leur platitude ' ils ne pensent qu'à manger'. Ce qui suffit déjà à expliquer les réactions du public à leur égard »I 6. Dans un autre rapport de janvier 1942 sur l'attitude envers les Juifs d'Alsace repliés en Dordogne, il est indiqué que Bien des gens qu'on ne saurait taxer d'antisémitisme réclament, non sans raison semblet-il, l'astreinte au travail des israélites valides et la révision des allocations » 17. A la même date, Joseph Antignac, le délégué à Limoges le plus doué et le plus violemment antisémite de la Police aux Questions Juives, se plaint de l'Amicale de Volontaires Étrangers en Dordogne. Parmi ses 88 membres, cette organisation compte 51 Juifs. Cet exposé démontre la nécessité d'interdire cette association qui porte un tort énorme à la Légion Française des Combattants et qui est au surplus un repaire de Juifs » 18. Rien ici sur l'attitude envers des Juifs en général. En revanche, dans un des rapports suivants, on peut lire sur les Juifs que leur propagande n'a jamais été si forte. Leur résistance s'affermit chaque jour davantage. De nombreux aryens, pour des raisons diverses et bien décevantes, les soutiennent de plus en plus comme il a déjà été dit dans un précédent rapport, nous glissons vers l'état d'esprit qui divisa les Français lors de l'affaire Dreyfus » 19. Des points de vue différents décrivent des situations dissemblables, à la même date, et également en Dordogne. 14. AJ 38-3596, Vichy, le 2 mars 1942. Voir également Pascal ORY, L'Université française face à la persécution antisémite », La France et la Question Juive, pp. 79-94. 15. AJ 38-248, AJ 38-3618. 16. AJ 38-265, rapport du 14 novembre 1941. 17. AJ 38-265, rapport du Chef de la Censure Principale de Périgueux », le 19 janvier 1942. 18. AJ 38-261, rapport n° 64, du 15 janvier 1942. 19. AJ 38-258, rapport du 26 mai 1942. PEUPLE ARYEN » ET LE COMMISSARIAT G1 AUX QUESTIONS JUIVES 487 De Dijon, qui était en zone occupée, le délégué de la Police aux Questions Juives remarque avec consternation que l'Abbé Clémencet, aumônier du Lycée de Dijon, aurait fait dire une messe pour la libération du jeune Bigio, qui est Juif B 20. Tout ceci, avant les arrestations de l'été 1942. En juillet-août 1942 ont lieu les grandes vagues de rafles et de déportations qui marquent profondément l'opinion publique. Les Juifs arrêtés sont de tout âge, des deux sexes, et les arrestations s'accompagnent d'inutiles brutalités. Ces rafles éveillent les premières protestations, pour des raisons humanitaires, de la part d'évêques et d'archevêques français, contre les déportations et leur brutalité. Le personnel du Commissariat Général aux Questions Juives ne semble pas avoir été influencé par les protestations des chefs de l'Église catholique. Les archives ne mentionnent aucune démission ou même hésitation au sein de ces policiers. Par contre, à Nice par exemple, les agents de la Police aux Questions Juives protestent contre l'influence néfaste» que les déclarations publiques de Mgr Saliège et Mgr Gerlier portent à l'exercice de leurs fonctions On assiste donc à ce moment à un revirement en leur faveur de l'opinion publique demeurée jusqu'à présent indifférente. ... Bien que se livrant au marché noir sur une large échelle et constituant la principale cause de raréfaction des denrées, les juifs ont réussi à s'attirer les sympathies de la population qu'ils affament. Notre service est entravé par l'hostilité que nous rencontrons... 21. A Nice, Mgr Rémond, qui ne s'est pourtant publiquement jamais proclamé en faveur des Juifs, s'obstine à interdire toute vérification de registres à la Section d'Enquête et de Contrôle » héritière de la Police aux Questions Juives, l'empêchant ainsi de vérifier les certificats de baptêmes. Mgr Rémond, avant même l'occupation de Nice par les troupes en novembre 1942, sera la bête noire du Commissariat Général aux Questions Juives Malgré les marques d'attachement qu'il prétend donner à la personne du Maréchal et à la cause de la Révolution Nationale, il est de notoriété publique qu'en réalité il se fait champion de la défense des Juifs. ... Après un tel ostraciscisme qui, par ordre de Monseigneur Rémond, frappe nos services, nous estimons que les Juifs auront toutes facilités pour se procurer de faux certificats de baptêmes. ... On peut affirmer qu'on assiste à une sorte de coalition pour la défense des Juifs, dont la position se renforce de jour en jour 22. Le tableau qui ressort des rapports des autres délégations est fort semblable On peut hardiment affirmer que tous les Juifs sans exception, tant étrangers que naturalisés ou français d'origine, sont anti-nationaux, anti-gouvernementaux, anglophiles, gaullistes, communistes, sympathisants des francs-maçons. Une association comme l' [Union Générale des Israélites de France] est à coup sûr nuisible à tous points de vue dans le pays et travaille en dessous 20. AJ 38-1152, rapport du délégué à Dijon, après l'arrestation de 25 Juifs, le 26 février 1942. 21. AJ 38-244, Rapport de de Nice, le 30 septembre 1942. 22. Ibid., voir également AJ 38-243 souligné par nous. 488 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE contre la Révolution Nationale. ... On peut affirmer qu'un pourcentage très faible d'aryens est anti-juif, sauf si personnellement il en a souffert. ... Fonctionnaires Nombreux sont ceux qui, très haut placés dans les préfectures, mairies, police nationale, propagande, etc., favorisent les Juifs. Mais des noms ne seront fournis qu'après vérification de faits et ne seront pas envoyés par la poste^. Le rapport fait aussi mention de personnes privées qui apportent leur aide à des Juifs. La propriétaire d'un hôtel de Perpignan a caché dernièrement quatre Juifs dans sa chambre». Le directeur de la Caisse Régionale du Crédit Agricole est un pro-juif acharné qui a accueilli un enfant juif, faisant croire qu'il a été séparé de sa famille envoyée en Moravie ». Le Colonel de Buissy, Président de l'Amicale des Engagés Volontaires Étrangers, aurait réussi, depuis début septembre, à éviter à 150 Juifs d'être déportés une enquête est en cours sur cet officier supérieur. Certains supérieurs de couvents ont abrité et abritent encore un certain nombre de Juifs ». Pareilles récriminations sont nombreuses. A Lyon, la situation rapportée ressemble fortement à celle de Nice. Une vive opposition s'est manifestée au lendemain des premières rafles effectuées dans la ville et dans la région lyonnaise » 24. A Marseille, un peu plus tard il ne se passe pas un jour sans qu'un consul ne vienne défendre un naturalisé juif plus ou moins récent, mais Juif ; qu'un attaché de cabinet ou un chef de service de la préfecture, ou qu'une personnalité de Marseille n'intervienne en faveur d'un type épatant», mais Juif 25. Par contre, le délégué de Limoges peint un tableau différent Les populations se plaignent toujours de cet afflux d'indésirables, qui contribuent par leur conduite à augmenter les difficultés de ravitaillement. Ils pratiquent toujours impunément le marché noir, c'est le principal grief qui leur est reproché. La majorité approuve certainement la mesure prise dernièrement contre les juifs étrangers 26. Limoges n'est pas la seule ville où l'on se plaigne de cet afflux d'indésirables ». La Haute-Savoie a aussi sa part de protestations antijuives. Une lettre du maire de Samoëns à laquelle plusieurs propriétaires, commerçants et artisans joignent leurs signatures, exprime la même aversion. Des hôteliers de Chamonix et de Mégève se plaignent également que des Juifs répugnants remplissent les hôtels » 27. Le rapport de Vichy, d'octobre, condense ainsi sept rapports bisemestriels régionaux de la zone non occupée Le Haut-Clergé en tête, une grande partie de la population française s'élève contre les mesures prises fin août dernier ; le peuple de France ne connaît rien à la question juive... 28. 23. AJ 38-244, rapport de de Montpellier, le 30 septembre 1942. 24. Ibid., Rapport du de Lyon, le 30 septembre 1942. 25. AJ 38-243. 26. Ibid., Rapport du de Limoges, le 30 septembre 1942. 27. AJ 38-3598, transmis par le délégué pour la Haute-Savoie à Vichy. 28. AJ 38, rapport du Directeur du en zone non occupée. Vichy, le 6 octobre 1942. PEUPLE ARYEN » ET LE COMMISSARIAT G' AUX QUESTIONS JUIVES 489 Le pasteur Marc Boegner, Président de la Fédération Protestante de France, donne lui aussi bien du fil à retordre au Commissariat Général aux Questions Juives. Son activité en faveur des Juifs est certaine et connue ». Ses pas sont suivis, son courrier intercepté et son téléphone placé sous écoute. Une lettre interceptée, provenant d'un fidèle de Bessèges Gard, contient de sévères critiques à l'égard du pasteur et témoigne des réactions engendrées par sa protestation publique Je suis membre de la Légion et je suis volontaire de la Révolution Nationale. ... Je suis à l'heure actuelle considéré comme un persécuteur des Juifs et comme un être inhumain. Tous ceux qui, comme moi, ont voulu suivre le Maréchal, sont frappés d'ostracisme 29. Les rapports sur la Haute-Savoie ne sont pas uniformes et les agents du Commissariat Général aux Questions Juives soupçonnent, entre autre, que les Juifs ont été prévenus par la Préfecture» avant les rafles. En décembre, le sermon de l'évêque d'Annecy, pour la fête de Noël, demandant de prier pour les enfants séparés de leur mère et pour les mères séparées de leurs enfants » est soigneusement enregistré. Les rapports font mention de la liste des fonctionnaires qui aident des Juifs à franchir clandestinement la frontière suisse, ceux qui coopèrent et approuvent l'activité du Commissariat Général aux Questions Juives, et ceux qui font preuve de mauvaise volonté » — comme le clergé et un préfet à qui l'on reproche que les dossiers des Juifs », dans les sous-préfectures et préfectures, auraient été vidés de toutes sic ! les pièces compromettantes des intéressés a 30. Les rapports d'octobre 1942 traitent intensivement de la question qui nous préoccupe l'attitude des Français devant la politique anti-juive de Vichy. On pouvait difficilement garder secrète la déportation massive de Juifs dans les deux zones de juillet à septembre 31. Les rapports rédigés en octobre décrivent les réactions engendrées par ces déportations. Contrairement aux rapports précédents, on écrit à Limoges Le clergé français, toujours animé de sentiments d'humanité, est dans l'ensemble nettement hostile aux mesures envisagées ou déjà prises en zone non occupée contre les israélites ». Le plus souvent, ces rapports accusent le clergé et l' de créer une atmosphère pro-juive afin d'empêcher les déportations Si le clergé donne l'approche de faire marche arrière en ce qui concerne ses interventions pour les Juifs, il n'en demeure pas moins leur soutien primordial, et ses démarches auprès des Pouvoirs publics continuent. L' déploie une activité insoupçonnée. ... Le service Social des Étrangers de l' ne donne, sous aucun prétexte, à la préfecture, les listes d'israélites inscrits sur leur contrôle, ceci dans le but de retarder, voire même faire échouer les mesures d'expulsion... 32. 29. AJ 38-289, lettre datée du 13 octobre 1942. 30. AJ 38-3596 un rapport sur l'affaire Ernst - AJ 38-244, p. 8, Montpellier janvier 1943. 31. Entre le 22 juillet et le 30 septembre 1942, 36 094 Juifs furent déportés Serge KLAESFELD, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, Paris, 1978, Tableau chronologique des convois de déportation ». 32. AJ 38-244, rapport de Limoges du 16 octobre et de Vichy du 20 octobre 1942. 490 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Ce rapport contient également une attaque ouvertement exprimée contre le Gouvernement Français, source de leur propre pouvoir. Cette sorte de critiques deviendra caractéristique de nombreux délégués du Commissariat Général aux Questions Juives qui ne cachent pas leur hostilité au Gouvernement de Vichy considéré trop clément dans sa politique contre les Juifs. Le rapport de Montpellier reproche à l' de placer des Juifs à la campagne; cette organisation est considérée comme néfaste » et et qui n'aurait jamais dû voir le jour ». Les complices » ici sont les Américains dont les efforts de sauvetage sont notoires s'emploient actuellement à faire sortir les Juifs des camps ces organisations ne devraient pas être autorisées en France 33, affirme-t-on. Le rapport de Clermont-Ferrand souligne des aspects typiques de l'attitude des Français - Les aryens commencent à s'inquiéter, à l'approche de l'hiver, de l'activité des Juifs pour subvenir à leur alimentation. ... Le Français étant, par définition, esclave de son ventre, il y aurait intérêt à exploiter ces éléments pour la propagande anti-juive 34. Le mécontentement des agents du Commissariat se transforme quelquefois en rébellion quand la politique française leur semble entraver celle des occupants Les autorités allemandes prenaient sous leur contrôle et leur juridiction les Juifs ressortissants allemands, c'est-à-dire les Juifs étrangers originaires des pays sous administration allemande Tchèques, Polonais, Russes, etc. Dans cette région, je sais de bonne source que, par ordre de M. le Préfet Régional, de nombreux dossiers de Juifs étrangers et surtout allemands ont été détruits, tant dans les préfectures qu'à la Police nationale. Au cas où pareils ordres me seraient donnés par M. le Préfet Régional, représentant ici du Chef du Gouvernement dont nous dépendons, je me refuserai à toute destruction de pièces ou de dossiers, jusqu'au reçu d'ordres émanant de vous 35. Dans un rapport du Commissariat Général aux Questions Juives de 1943, on peut lire d'un côté que certains Administrateurs Provisoires ne cachent pas leur intention de démissionner. Des huissiers, à Lyon, semblent hésiter de plus en plus à accepter les missions qui leur sont confiées par le Commissariat Général aux Questions Juives ». D'un autre côté, malgré de nombreux cas particuliers d'aide à des Juifs, le clergé catholique garde depuis quelque temps une attitude plus réservée à l'égard du problème juif R 36. Par contre, à Bordeaux, on enregistre une recrudescence de l'aide apportée aux Juifs, qui augmente parallèlement à la résistance aux occupants et surtout à la résistance au 33. Ibid., rapport de Montpellier du 31 octobre 1942. 34. Ibid., rapport de Clermont-Ferrand du 30 octobre 1942. 35. AJ 38-230, rapport de Toulouse du 15 décembre 1942. 36. AJ 38-244, rapport de Vichy du 8 mars 1943. PEUPLE ARYEN » ET LE COMMISSARIAT G' AUX QUESTIONS JUIVES 491 Jamais, depuis 1939, les tenants de l'ancien régime, ne se sont montrés plus insolents qu'aujourd'hui dans toute la région; quant aux Juifs, la plupart et les plus nocifs ont pris leurs précautions » et se croient désormais à l'abri de toute mesure sérieuse contre eux. Ils comptent de plus en plus de sympathisants ou de complices dans toutes les branches de la société, grâce surtout à une très habile propagande tendant les faire passer pour une catégorie de Français persécutés par l'envahisseur et ceux qui travaillent à leur solde » 37. Il semble, selon les rapports des inspecteurs du Commissariat Général aux Questions Juives, que l'aide apportée aux Juifs par la population française ne cesse de croître et de devenir plus audacieuse durant l'année 1943. A la fin juillet, à Nedde Haute-Vienne, par exemple, la population force une trentaine de Juifs à être relâchés », tandis qu'à Peyrat-le-Château, le maire empêche la police d'embarquer dix Juifs » 38. De semblables cas se multiplient et les rapports donnent parfois l'impression que ce sont les agents du Commissariat qui sont pourchassés et non les Juifs. Dans leur angoisse », les inspecteurs ne cessent de coter » le niveau de collaboration ou résistance qu'ils rencontrent dans l'exercice de leurs fonctions. Ainsi, à Agen, ils notent Préfecture une majorité pro-juifs ; Gendarmerie, Milice bon ! ». Puis ils ajoutent encore la majorité de la population est pro-juive » 39. En 1944, ces rapports, très nombreux, sont presque unanimes pour déplorer » l'attitude de la population. On peut estimer à environ 90 % le nombre d'Aryens pro-juifs x 40. Du point de vue du Commissariat Général aux Questions Juives, la propagande anti-juive » s'est révélée complètement inefficace Le clergé continue, comme dans le passé, à désapprouver, sous prétexte de christianisme, les lois en vigueur contre les Juifs. ... La plus grande partie des aryens continue à faire preuve d'un philosémitisme exagéré. Ceux-ci sont persuadés que les lois en vigueur contre les pauvres Juifs » sont imposées par les Autorités d'Occupation et qu'il faut leur faire échec. Notre contrôle sur la population juive reste inexistant, étant donné leur déplacement et leur camouflage avec la complicité de la quasi-totalité de la population aryenne 41. Les rapports de la Police aux Questions Juives et du Commissariat Général aux Questions Juives constituent une précieuse source de renseignements sur les opinions et les attitudes non exprimées ouvrtement par les Français. Les agents du Commissariat sont extrêmement intéressés, donc sensibles à cet état d'esprit latent. Ils ne s'intéressent qu'aux Juifs. Dans ce sens il est à regretter, pour la recherche, qu'ils manquent de renseignements plus précis sur la situation à la fin de 1940 et au début 37. LXXXIX-181, rapport de Bordeaux du 15 avril 1943. 38. Ibid., CCXIV, rapport du 1" septembre 1943. 39. Ibid., CCXIV-41, rapport de Toulouse du 21 août 1943. 40. Ibid., rapport de Montpellier du 1er août 1944. 41. AJ 38-244, Rapport de Vichy du 30 novembre 1943 le même XXXIV-110. 492 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE de l'année 1941. Mais, à partir de la fin de 1941, ils donnent déjà un tableau d'ensemble de l'attitude des Français avant que les déportations commencent. Toutefois, une chose est claire ces rapports contredisent la thèse d'une opinion publique française hostile ou indifférente avant les rafles de l'été 1942. Le point de vue des agents du Commissariat diffère de celui d'autres sources par leur attitude surtout envers les Français neutres ». Il va de soi que ce groupe englobe la plus grande masse de Français. Pour les autres, cette neutralité est une preuve d' indifférence » face aux persécutions et, pour les agents du Commissariat Général aux Questions Juives, un manque de coopération, une preuve d' incompréhension » et même d'hostilité. Il faut préciser que les agents du Commissariat Général aux Questions Juives ne sont pas les principaux exécuteurs des arrestations, mais leur rôle était surtout de définir qui était considéré légalement Juif, d'enquêter sur les cas de déclarations non présentées, de désigner les affaires juives », etc. Même dans ces conditions, un manque de coopération peut, dans certains cas, être considéré comme un acte de soutien, une aide passive envers les Juifs et une réelle entrave à la politique anti-juive. Par contre, il faut souligner que les rapports n'enregistrent presque pas de support actif et volontaire de la part de la population au Commissariat Général aux Questions Juives et assez rarement de la part d'autres organismes d'État. Ce manque de coopération active, qui apparaît si souvent dans presque tous les rapports, devait donc être assez important. Il est à noter que la situation des Juifs en France diffère selon qu'ils sont Juifs immigrés ou Juifs français et que les Français en sont tout à fait conscients. Bien que celle des immigrés soit nettement pire que celle des Juifs français, cette neutralité, tout au moins pour la période d'avant les grandes rafles de l'été 1942, est plutôt négative envers les immigrés, mais sympathisante envers les israélites français. Ce n'est pas la gravité de la situation qui fixe l'opinion publique, mais plutôt une sorte de solidarité nationale de la part de la population française. Cette attitude est une réussite partielle de l'assimilation qui contrebalance l'échec qu'elle a connu devant la législation vichyssoise. La plupart des rapports datent d'après août 1942 et la distinction nationale fait place à une assistance motivée par des considérations humanistes. Les rapports démontrent clairement une intensification de la résistance à l'antisémitisme à la suite des rafles, déportations et des protestations des chefs de l'Église, soutenant ainsi les recherches faites jusqu'à ce jour. En même temps, certaines questions concernant ces déclarations publiques restent encore à éclaircir. Il n'est peut-être pas surprenant que les chefs des Églises n'aient nullement influencé les antisémites français. Par contre, l'impact des déclarations sur les Français neutres » et inactifs mentionnés précédemment est très important. On trouve également des renseignements précieux sur le rôle des gens d'Église qui n'ont jamais fait de déclarations publiques contre la législation antisémite ni même contre les rafles et les déportations. Le PEUPLE ARYEN » ET LE COMMISSARIAT G' AUX QUESTIONS JUIVES 493 cas de Mgr Rémond, archevêque de Nice, ne peut représenter qu'une partie de ces ecclésiastiques ; l'attitude de chaque évêque devrait être étudiée dans son propre diocèse. Les attitudes ne sont pas uniformes, mais les rapports des agents du Commissariat Général aux Questions Juives font souvent mention de l'ostracisme » qui les frappe, et ils disent que le clergé dans son ensemble » leur est hostile. Il ne fait aucun doute que la réaction des ecclésiastiques dépasse de loin les déclarations. Malgré les nombreux témoignages qui rapportent l'établissement de certificats de baptême antidatés ou du sauvetage d'enfants juifs cachés dans des couvents, les rapports du Commissariat Général aux Questions Juives suggèrent que l'aide des Églises aux Juifs sous toutes ses formes est encore loin d'être pleinement explorée. D'une façon inattendue apparaît, dans ces rapports, l'Union Générale des Israélites de France Cet organisme, créé par Vichy, est très souvent critiqué, surtout par les survivants juifs qui l'accusent même de collaboration avec Vichy et avec l'occupant. Le Commissariat Général aux Questions Juives ayant le contrôle direct des activités de l' les informations rassemblées ici ne représentent qu'une infime partie des renseignements fournis par les dossiers du Commissariat sur cet organisme. Selon le Commissariat Général aux Questions Juives, l' exerçait une influence néfaste » sur l'opinion publique et entravait les efforts du Commissariat. L' n'est pas notre sujet, mais à ce qu'il paraît, son rôle dans la création d'une opinion publique pro-juive n'a pas été suffisamment étudié et notre connaissance en ce domaine reste encore à approfondir 42. Il est certain que l'afflux des Juifs venus de la zone occupée a créé un mécontentement antisémite dans différentes régions frontalières telles que le Limousin ou la Dordogne. Ce même phénomène se produisit aussi dans d'autres régions de forte concentration juive telle que la région niçoise et la Haute-Savoie. Cette hostilité était authentique et typique à la France, et répandue dans tout le pays à un degré varié. Mais elle n'a jamais été la seule attitude des Français envers la question juive » dans ces régions et encore moins dans d'autres. Une constatation d'ordre général concerne ce qu'on appelle le tournant » de l'opinion publique en été 1942. Il est incontestable que les rafles ont suscité une forte réaction de l'opinion publique, amplifiée par les chefs des Églises qui, jusqu'alors, n'avaient pas réagi devant la persécution des Juifs. Mais cette opposition ouverte n'était pas deus ex machina », sans signes précurseurs ou sans racines. Les rapports du Commissariat Général aux Questions Juives parlent aussi du revirement », tout en contredisant leurs rapports précédents, datant d'avant les protestations ecclésiastiques. Il s'agit plutôt d'une amplification ou d'une extériorisation des sentiments que d'un véritable tournant ». S'il en est ainsi, il est également probable que la hiérarchie 42. Sur l' Maurice RAJFUS, Des Juifs dans la Collaboration, Paris, 1980 ; Yerachmiel Richard COHEN, The Jewish Leadership in France âuring World War II, Thesis submitted for the Degree Doctor of Philosophy », Hebrew University, Jérusalem, 1981. 494 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE catholique était consciente de cette opinion publique et même était influencée par elle dans ces interventions publiques. N'est-il pas possible que les Princes de l'Église étaient dans ce cas plutôt poussés d'en bas » dans leurs interventions en faveur des Juifs ? Tant qu'on n'a pas de réponse définitive venant des recherches basées sur les archives ecclésiastiques, c'est une hypothèse à retenir. Claude Lévy a formulé très justement ce qu'a été le passage d'une désapprobation... au souci d'aider », c'est-à-dire d'une sympathie passive à une participation active. J'accepte volontiers cette formule tout en l'élargissant et en l'appliquant plus aux Français en général qu'aux seuls résistants. Certains signes avant-coureurs décrits dans les rapports du Commissariat Général aux Questions Juives se dessinaient déjà dans l'opinion publique et annonçaient un changement qui, sans cela, aurait été trop rapide et peu compréhensible. L'historien peut rarement accepter des attitudes si répandues sans vouloir en rechercher les origines. L'existence d'une opinion publique non-antisémite ne peut pas être mise en doute, son ampleur est difficilement définissable. Peut-on définir l'origine sociale, politique ou idéologique de ceux qui s'opposaient à un antisémitisme raciste ? Les Juifs sont souvent associés, dans les rapports du Commissariat Général aux Questions Juives, aux gaullistes, aux communistes et à tout ennemi, quel qu'il soit, de la Révolution Nationale. Les opposants à l'antisémitisme sont associés plutôt avec les Églises. Dans l'atmosphère sympathisante de Vichy envers la religion, les gens du Commissariat Général aux Questions Juives n'auraient jamais osé s'attaquer aux catholiques si cela n'était pas bien fondé. Par contre, avant l'été 1942, les résistants ne considéraient pas les Juifs plus menacés que les autres ennemis du nazisme ». Ceci en dépit du fait que les Juifs français étaient fortement représentés au sein de la Résistance. A partir de 1943, la composition des antiracistes devient plus générale. Les sources présentées ici ne nous fournissent pas une réponse nette, mais il semble qu'en premier lieu les philosémites, ou plutôt les antiracistes, se trouvaient parmi les chrétiens. Un long chemin a été parcouru en France depuis l'époque de l'Affaire Dreyfus 43. L'influence de l'opinion publique sur un régime autoritaire pose toujours des problèmes aux chercheurs. Cela s'applique aussi à Vichy et à la question juive », et l'énigme n'a pas encore été complètement dénouée. Mais il paraît clair que les antisémites au pouvoir », sous le Gouvernement de Vichy, avaient à subir, en plus de l'influence allemande et celle des antisémites-racistes français, une influence supplémentaire, celle des Français non-antisémites. C'est leur opinion qui a eu une influence décisive sur la politique gouvernementale. Asher COHEN, Strochlitz Institute of Holocaust Studies, Université de Hdifa. 43. Églises et chrétiens dans la Deuxième Guerre Mondiale, 2 vs., Lyon, 1978, 1982. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 Le 19 novembre 1947, le gouvernement Ramadier démissionne, remplacé le 22 par celui de Robert Schuman. Depuis son investiture, le 21 janvier précédent, le président socialiste du Conseil a affronté une période dramatique, engagement dans la guerre d'Indochine, crise malgache, développement d'un vaste mouvement de grèves, éviction des ministres communistes du gouvernement, acceptation par la France du plan Marshall, montée de la double opposition communiste et gaulliste. Quelques semaines après son départ de la présidence du Conseil, Paul Ramadier rédige ces quelques notes trente pages manuscrites, avec, par endroits, d'assez nombreuses ratures, concernant essentiellement, outre quelques affinements de la formulation, une plus grande précision dans les chiffres et indices cités ; ce texte existe aussi dans une forme dactylographiée avec, en haut de la première page, la mention décembre 1947 » qui ne figure pas sur le manuscrit mais qui, sur le dactylogramme, semble de la main de Paul Ramadier lui-même la lecture du document confirme d'ailleurs la fiabilité de cette date. Dans ces quelques pages, le président Ramadier analyse avec lucidité les données de la vie politique française à la fin de 1947, mettant l'accent moins sur les responsabilités des mois passés que sur les perspectives de l'émergence d'une troisième force » qu'exprimaient aussi, peu auparavant, le discours de Léon Blum du 16 octobre et une déclaration du le 12 novembre. En même temps, le président évoque les perspectives syndicales au moment où se dessinent l'éclatement de la et la naissance de Il consacre enfin la majeure partie de ces notes 23 pages du manuscrit aux questions de salaires et surtout aux difficultés du ravitaillement, à la fois devant la situation difficile de la France et en fonction des problèmes posés par l'aide Marshall celui que les Français ont, lorsqu'il était en 1944-1945 ministre du Ravitaillement, cruellement brocardé sous le nom de Ramadiète », reste profondément préoccupé des problèmes de la vie quotidienne dans un pays où la ration journalière de pain était tombée à 250 grammes le 1" mai 1947, 200 grammes le 27 août, où subsistaient les tickets de rationnement et où un marché noir devenu ostentatoire rendait plus sensible que jamais la misère criante des classes populaires urbaines. 496 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Nous avons voulu présenter ce document sans notes infrapaginales il se suffit à lui-même. Nous remercions M. Claude Ramadier de nous avoir fait connaître ces notes de son père et de nous autoriser à les publier*. Dominique BORNE et Jacques BOUILLON. [décembre 1947] L'ouvrier gagne trop peu. C'est un fait certain et qui s'aggrave. Les salaires sont au coefficient 650, tandis que l'indice des prix alimentaires au détail s'élève à 1318 en novembre. En avril, les salaires étaient à 440 ; les prix de détail à 886. Sans doute l'indice des prix de détail ne traduit-il pas exactement les prix de la vie, pas plus d'ailleurs que l'indice des salaires qui ne tient pas un compte exact des salaires réels. Il est même probable que l'écart entre le salaire réel et l'indice s'est accentué au cours du semestre, les augmentations de salaire inconnues des statisticiens se multipliant pendant les périodes de trouble social ; il est aussi probable que les prix de détail étaient en juin plus élevés que ne l'exprimait l'indice, plus comprimé par les taxations que le prix réel de la vie. Mais, après toutes ces corrections, d'ailleurs fort difficiles à chiffrer, le fait reste certain il y a entre l'accroissement des salaires et l'accroissement des prix une marge intolérable. L'ouvrier déclare qu'il ne peut plus vivre et assurer le revenu de sa famille. Il demande une augmentation de salaire. On marchande, on discute, mais on finit toujours par accorder quelque chose. C'est insuffisant d'ailleurs pour combler l'écart entre le niveau des salaires et celui des prix, puisqu'en définitive, la revendication ouvrière est de 25 %, tandis que l'écart dépasse 100 %. Et il est bien évident que même au cas de la victoire, l'ouvrier n'obtiendra pas entière satisfaction. Mais cette satisfaction constitue-t-elle un avantage sérieux ? Sans doute, aussitôt l'avantage obtenu, l'écart entre les prix et le salaire sera réduit et l'on peut admettre que cet avantage subsistera quelques semaines. Mais, en période d'inflation, l'expérience prouve qu'il n'est pas durable. Elle a été maintes fois renouvelée au cours de ces dernières années. En 1944, l'augmentation des salaires qui a suivi la libération a été très rapidement absorbée par la hausse des prix avril 1944 salaires 156 ; prix de détail, 274 ; octobre 1944 salaires 205 ; prix de détail, 291. Les arrêtés Parodi de mars 1945 qui ont prescrit la remise en ordre des salaires ont porté l'indice à 276 au mois d'avril 1945 et à 303 en octobre, tandis que les prix de détail atteignaient 325 en avril, 355 en mai, 393 en juin, 398 en juillet, 406 en août, 453 en septembre, 460 en octobre. En juillet 1946, la conférence du Palays-Royal [sic] a porté l'indicesalaire à 332 et à 413 en octobre, tandis que les prix atteignaient 576 en juillet, 730 en août, 785 en septembre, 866 en octobre, 856 en décembre. * Un colloque Paul Ramadier, organisé par le Centre d'histoire de l'Europe du xx= siècle aura lieu les 8 et 9 décembre 1988 à la Fondation nationale des Sciences politiques. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 497 Les grèves de mai à juillet 1947 ont trouvé l'indice des salaires à 440 en avril ; l'arrêté Daniel Mayer du 22 août, relève les salaires d'avril de 11 % et l'indice se trouve ainsi porté à... Pendant ce temps, l'indice des 39 articles paru, de 837 en avril, à 886 en mai, à 935 en juin, à 965 en juillet, à 1068 en août, à 1157 en septembre, à 1268 en octobre, à... en novembre. Une seule exception peut être enregistrée et il s'agit de l'expérience Blum. L'augmentation des salaires fut faible elle porta seulement sur les traitements publics et sur le minimum vital. L'indice des salaires qui était de 428 en janvier, est passé à 440 en avril. Mais il faut souligner que l'indice établi par le ministère du travail ne tient pas compte des traitements publics sur lesquels a porté le principal effort. Au même moment, nous voyons le prix de détail, encore hésitant en janvier 856, se stabiliser en février 858 et descendre nettement en mars 838 et en avril 837. Il est vrai que l'indice retient surtout des prix taxés et qu'il enregistre seul la principale hausse qui s'est produite pendant cette période, celle de la viande. Sans doute une étude plus poussée et plus proche du réel donnerait-elle un chiffre un peu moins optimiste. En tout cas, pendant cette période de quatre mois, il n'y a pas eu de hausse importante du coût de la vie. L'augmentation de salaires, modeste et partielle, de janvier et de février, n'a pas contrarié sensiblement l'effet psychologique du mot d'ordre lancé par Léon Blum le 31 décembre. Les hausses de salaires agissent incontestablement sur les prix. Mais cette poussée peut être atténuée ou renforcée par les facteurs psychologiques dans une proportion considérable. Il est impossible de déterminer exactement l'intensité des facteurs psychologiques. Nous constatons qu'en mai - juillet 1947, l'influence des grèves en a accru l'effet d'une manière très importante. Nous la voyons en juillet 1946 se déclencher assez lentement et ne prendre d'importance qu'après deux mois environ. Par contre, l'effet de la hausse des salaires fut freiné, en octobre 1944 par les prélèvements sur la circulation résultant de l'emprunt de la Libération. De même, les mesures restrictives des prix appuyées par un fort mouvement d'opinion ont freiné la hausse en 1944 et l'ont annulée en janvier 1947. Les effets retardateurs ne se sont produits que très irrégulièrement, dans une mesure impossible à définir et sans proportion avec leur cause. Par contre, nous pouvons mesurer les répercussions mécaniques des augmentations de salaires. Sur les produits industriels, elles agissent directement par l'accroissement des prix de revient, dans des proportions qui varient suivant la quantité de travail qui entre dans chaque produit. Sous un régime de taxation généralisée, cette action est parfois freinée par une révision des marges ; elle s'élargit assez peu sous l'influence des facteurs psychologiques et notamment, de l'augmentation du pouvoir d'achat. Les achats des ouvriers ne sont orientés que dans une faible proportion vers les produits industriels. Sur les produits agricoles, il en est tout autrement. L'ouvrier dépense actuellement 70 '% de son salaire en denrées alimentaires, c'est-à-dire pour la quasi-totalité en produits agricoles. La prime de 1 500 F par mois qui vient d'être accordée à un million de salariés ou de fonctionnaires repré- 498 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE sente en gros 180 milliards de nouveaux instruments d'achat jetés dans la circulation monétaire, dont quelque 126 milliards seront employés à acheter des vivres. Si l'on accorde une augmentation globale de 25 % à ce million de parties prenantes, la masse des nouveaux instruments de paiement s'élève à plus de 400 milliards et celle qui sera employée à l'achat de produits agricoles à 280. Rapportée à la valeur des produits alimentaires sur le marché, la masse supplémentaire destinée à leur achat sera de 10 % environ dans le premier cas, de 20 % dans le second. Cet accroissement de la demande se traduira fatalement par une hausse de prix. Il n'en pourrait être autrement que si l'offre grandissait au moins dans la même proportion. Or, cela est impossible au début de l'hiver les récoltes sont faites, le bétail est à l'étable et non plus à l'engrais ; la production laitière diminue sous l'effet du froid et du déficit alimentaire. Il ne pourrait y avoir d'espoir que dans l'importation or, la crise du dollar interdit toute prospective de ce côté. On ne pourra maintenir le niveau actuel des achats de produits essentiels qu'au prix de grosses difficultés et peut être au risque d'irrégularité dans les arrivages. L'offre de produits alimentaires ne sera donc pas accrue, mais diminuée suivant le rythme saisonnier. La conséquence normale est donc la hausse. Elle sera au bout de quelques semaines au moins égale au pourcentage aux proportions dégagées plus haut. Elle sera vraisemblablement très supérieure. Car, il est facile de discerner les éléments psychologiques qui vont agir la hausse par ellemême provoque une rétention; le vendeur d'un produit qui augmente conserve la marchandise, dans l'attente d'un prix plus élevé. Il faut évidemment que la marchandise puisse être conservée. Mais, c'est le cas pour la plus grande partie des marchandises d'hiver. La seule exception est celle du lait frais ; encore est-il possible d'en transformer une plus grande part en beurre et en fromage. On peut supposer aussi qu'après les gelées et la saison d'engraissement des porcs, il restera un gros stock de pomme de terre ; vers le mois de mars, il n'est pas exclu que les cultivateurs seront pressés de les écouler. Mais ce sont là des faits assez rares. Il faut attendre avril pour voir arriver les primeurs, l'huile d'arachide de la nouvelle récolte sénégalaise, pour que la production laitière se relève, juin pour trouver les premières récoltes de l'année et les premières bêtes des herbages. Jusque là, les marchés seront péniblement approvisionnés la tentation est trop grande pour qu'il n'y ait pas une rétention importante. Elle peut en particulier provoquer en janvier et février une certaine crise du pain. A ce facteur déjà puissant peut s'ajouter une espèce de panique monétaire, dont la poussée est vraiment impondérable. Suivant les circonstances et les réactions collectives, son influence peut être modérée ou considérable. La politique du gouvernement sera sans doute assez déterminante ; mais il faut se garder de croire que ce facteur est le seul ni le plus important. On peut discerner quatre éléments importants qui influenceront l'évolution du sentiment public et en particulier du sentiment paysan. Le premier est certainement le sort de l'aide américaine. Le plan Marshal [sic} aurait pu produire en juillet un effet psychologique favora- RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 499 ble. Il a été entouré de trop de discussions et de trop de délais pour que l'opinion ait ressenti une secousse favorable. Mais son échec plongerait le peuple français dans un profond marasme. L'évolution de la situation internationale est trop complexe pour que l'opinion et en particulier l'opinion rurale y porte un véritable intérêt. Un accord sur des points essentiels, voire un accord complet et définitif serait sans doute accueilli avec beaucoup trop de scepticisme pour qu'un effet favorable se produise rapidement ; il ne se développerait qu'avec les conséquences heureuses qui en découleraient et par conséquent, lentement et progressivement. Mais une rupture spectaculaire, même si elle ne devait pas être définitive produirait une impression profonde et désespérante. Les grèves retentissent très loin dans l'opinion rurale et y provoquent un sentiment redoutable d'inquiétude. On néglige leurs résultats l'effet mécanique de l'augmentation des salaires n'est nullement proportionnel à l'angoisse véritable qu'elles font naître, dès qu'elles atteignent une certaine ampleur. Les événements de mai - juillet l'établit [sic] ils ont jeté le trouble dans l'esprit paysan. L'imagination anxieuse a trouvé dans les mouvements ouvriers un commencement de subversion politique et sociale. Peu importe qu'en définitive le travail ait repris, qu'une lassitude se soit manifestée chez les ouvriers. Importe-t-il même que le gouvernement ait pu par des mesures énergiques assurer l'ordre ? Ce n'est pas sûr si du moins les foyers d'agitation n'ont pas été dispersés. On peut supposer que l'écrasement du parti communiste sous des sanctions draconniennes produirait un effet salutaire de soulagement et de confiance. Encore ne faudrait-il pas qu'une action clandestine de quelque envergure survécût à cet anéantissement public. L'action clandestine serait plus redoutée que l'action ouverte. On ne pourrait espérer une réaction contraire que si la désaffection et la désorganisation communistes étaient établies d'une manière visible. L'échec des grèves de novembre a-t-il été assez visible ? L'impression de soulagement qui se manifeste ces jours-ci provient plutôt du retour espéré à une vie normale que de la libération du cauchemar communiste. On peut se demander s'il n'est pas nécessaire que le succès soit confirmé, soit par un effondrement électoral, soit plutôt par une scission de la en tout cas, par un signe évident de l'affaiblissement communiste. Actuellement, l'hypothèque n'est pas complètement levée et l'opinion craint que l'assaut se renouvelle. Les uns se réservent par peur des représailles, les autres redoutent les pertes matérielles. Au point où nous sommes, ce problème politique continue à poser très lourdement sur le relèvement de la monnaie. Une autre crainte complémentaire de celle-ci, est celle de l'instabilité politique. Le gouvernement ne serait pas stable, ni la majorité sur laquelle il repose. Ce n'est pas tant parce que ce gouvernement et cette majorité sont de coalition. C'est encore moins à cause de l'assaut communiste on sait au contraire que l'attaque de l'extrême gauche soude la coalition. C'est en réalité à cause du Gaullisme *. L'intergroupe gaulliste a déjà manifesté sa méfiance au gouvernement Schumann [sic] dès sa constitution la présence * Ici, en marge du manuscrit, la mention 500 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE de deux radicaux adhérents au et d'un troisième dont le penchant est connu n'a servi de rien dès le premier jour. La répugnance a été vaincue pendant toute la durée de l'agression communiste. Elle reviendra certainement, le calme retrouvé. De même la propagande orale du général a été suspendue, non point arrêtée. Il subsiste donc un foyer d'opposition irréductible, qui jette sur la solidité du gouvernement des lueurs inquiétantes. Le danger est accru du fait que le gaullisme a remporté une victoire aux élections municipales, que l'opinion a forcé la valeur de cette victoire et qu'il semble représenter l'état le plus récent de l'opinion. Ce ne serait peut être pas de très grande importance parlementaire, si cette victoire n'avait fortement retenti sur le Il attribue son échec à la migration d'une importante fraction de ses électeurs vers le mouvement gaulliste. Plus encore, il sent l'Église hésitante, sinon la jeune Église, du moins l'Église officielle qui a accepté le sans enthousiasme, et certaines congrégations qui ménagent toutes les possibilités de l'avenir. Le est un peu, en face du général, dans l'état d'esprit où se trouvaient les socialistes en face des communistes une version qui confine à la peur, mais une peur qui paralyse. C'est cet état d'esprit qui a provoqué ma démission-. Il laisse les républicains populaires du type Schumann sans défense devant les attaques possibles du C'est là qu'est la faiblesse de l'équilibre actuel des forces. Il est à peine besoin d'ajouter que le gaullisme a disloqué le Rassemblement des Gauches au point de l'annuler. La majorité actuelle n'a d'existence qu'avec la permission du Gaullisme et naturellement sous son contrôle. Cependant, cette existence précaire est sans doute plus nocive au contrôleur qu'au contrôlé, si du moins le gouvernement est efficace. Le gouvernement Schumann [sic] vient d'établir la possibilité pour le régime parlementaire de surmonter une crise grave, tandis que le général de Gaulle renonçait à son discours de Chaillot et attendait dans le rang l'effet des efforts de Moch et de Daniel [Mayer]. Ceci ne fait pas disparaître la précarité de la majorité qui se trouve derrière le gouvernement ; mais le libère en partie de la protection menaçante dont le couvrait le général. L'hypothèque gaulliste n'est pas plus levée que l'hypothèque communiste ; mais elle est au moins aussi atténuée. Sans doute la possibilité de la Troisième Force s'est-elle rapprochée. La tentative Blum a montré que, même couverte du manteau de son prestige, la notion d'une coalition de défense républicaine contre toutes les attaques n'avait pas encore fait son chemin. Les socialistes ne sont pas encore complètement libérés de l'hypnose dans laquelle les tenaient les communistes. Le Congrès de Lyon a marqué, plus fortement que les réunions antérieures du parti la volonté catégorique de rupture. Il subsiste encore cependant un certain nombre de noyaux atteints gravement et surtout socialistes et communistes continuent à vivre ensemble à l'intérieur de la La grève a, il est vrai, fortement opposé la majorité et la minorité du bureau confédéral, les dirigeants communistes et Forces Ouvrières. Les * En italique, les passages soulignés par l'auteur dans le manuscrit. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 501 injures ont commencé à pleuvoir sur les têtes les plus vénérées ; Jouhaux lui-même n'y a pas échappé. Sur plusieurs points de l'échiquier syndical postiers, chemin de fer, métro etc., des organisations dissidentes ou autonomes se sont créées. La classe ouvrière a marqué par une sorte de résistance passive qu'elle refusait d'accepter les mots d'ordre politiques sous le couvert syndical. Mais la scission n'est pas consommée. D'elle par dessus tout dépend la libération du Parti Socialiste de l'emprise communiste. Le mythe de l'unité ouvrière est encore puissant et les procédés de contrainte, de terreur produisent leur plein effet. Le cours des événements peut changer toutes les perspectives. Si les communistes continuent leur campagne violente, si à la grève ouverte succède la grève perlée, si l'on retrouve en maintes circonstances les traces de l'intervention étrangère, les yeux achèveront de s'ouvrir et le courage renaîtra. Si de Gaulle reparaît sur la scène et tente de pousser ses avantages avec résolution, ou si les communistes marquent un répit et retrouvent une noix de miel, tout ce qui a été acquis est compromis. C'est en tout cas le problème syndical qui est la clé du problème socialiste. Et la porte n'est pas ouverte. Le second élément de la Troisième Force, qui est l'élément radical, est mélangé aux éléments gaullistes dans un conglomérat pour tout dire assez friable. Au sein du parti radical, les deux courants, le républicain et le gaulliste, sont complètement distincts. Il y a peu de contacts entre eux ni communauté de pensée, ni communauté d'action ; la pratique des votes divisés y est la règle et la principale concession à la discipline ne consiste dans l'abstention de l'une des fractions. La seule solidarité est électorale le nombre des électeurs radicaux ne permet plus de choix. Quelques personalités [sic], comme celle d'Herriot, survivent à la disparition des militants, des organisations, de l'opinion radicale et de son rayonnement. Les autres se font des majorités de rencontre, qui varient suivant la géographie politique, mais que domine un regret de la Troisième République. Le credo radical est une oraison funèbre. Sans doute les vrais radicaux, républicains indiscutables et courageux, résistent et résisteront sans compromis au Gaullisme ; ils se sentent aujourd'hui mal à l'aise dans leur groupe. Vraisemblablement ils auraient rompu, s'ils ne craignaient le ridicule de la faiblesse ; car ils ne resteraient qu'une poignée, pour la plupart âgés et dépourvus de clientèle électorale. Ce ne serait pas un schisme, mais un suicide, une sorte de hara-Mri pour l'honneur de la République. Quant aux gaullistes ou à ceux qui en sont devenus sans conviction les élus, il ne faut bien entendu pas compter sur eux. En réalité, je crois avoir tiré du Parti Radical le maximum d'efficacité possible, en le faisant entrer au Gouvernement et en solidarisant les votes de vrais radicaux avec la nouvelle majorité républicaine. Ne parlons pas de l' qui, à part quelques vieux socialistes indépendants, est le véritable siège parlementaire du gaullisme. Quant au ce fut le groupe le plus fidèle à mon gouvernement, le plus dévoué à la République, le plus résolu à rejeter les communistes, dès lors que ceux-ci se soumettaient à l'obédience russe, jusqu'à leur défaite électorale d'octobre. Depuis lors, le désarroi s'est mis dans ses rangs. Une 502 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE gauche et une droite se sont dégagées la première considérant le passé récent avec un regret, peut être atténué par le souvenir de novembre et de l'échec de Georges Bidault à la présidence ; la seconde, nettement conservatrice, et élue par des conservateurs, dominée par l'hypnose gaulliste. Mais les deux fractions ont éprouvé la nécessité de souder étroitement pour traverser le passage difficile. L'axe fut naturellement déplacé vers la droite, c'est-à-dire vers une politique qui refuse de s'opposer catégoriquement au gaullisme, aussi bien que d'y adhérer, qui sourit aux gaullistes tièdes pour les attirer dans une majorité républicaine et met l'accent sur l'action contre le communisme. C'est la politique du gouvernement Schumann [sic] singulièrement simplifiée, il faut le dire, par l'agression bolchevik, mais qui, l'attaque finie, restera uniquement orientée vers le redressement financier, sans connaître d'ennemi à droite. Ce tableau ne laisse pas d'espoir à une tentative de majorité républicaine, ni même à une majorité dont les contours seraient nets et la consistance solide. Fatalement, la place est à un gouvernement Schumann [sic] louvoyant à travers les écueils ; car il ne suffit pas de n'avoir pas d'ennemis à droite pour que la route ne soit pas bordée d'embûches. Cela ne veut pas dire que l'heure de la Troisième Force ne viendra pas. L'attitude indécise de Schumann [sic], une sympathie supposée pour le détourneront et amortiront les attaques gaullistes contre le gouvernement. La bataille engagée par le communisme et à demi perdue par lui, enlèveront au gaullisme l'avantage qu'il tirait de l'aversion populaire contre le communisme. Et chaque heure qui s'écoule ralentit et étale le mouvement lancé par quelques manifestations éclatantes. Déjà l'étoile du général baisse sur l'horizon lentement, insensiblement, du fait qu'on ne parle plus de lui, qu'il n'apparaît plus comme le sauveur suprême aux électeurs affolés par la peur. Si une nouvelle attaque échouait encore, si le redressement monétaire s'amorçait après le vote du plan Marshal [sic] les perspectives seraient changées. Et si en pleine bataille contre le communisme ou en plein redressement monétaire, une intrigue gaulliste s'amorçait, elle ne pourrait trouver de succès que par des complicités, d'autant plus improbables que son succès serait aléatoire. D'autre part, supposons la scission syndicale réalisée ; le parti socialiste devient le môle où se briseront les lames communistes. Sa position retrouve dans la bataille sociale ce que lui a fait perdre le déplacement de l'axe parlementaire. Justement parce qu'il a tenu bon, parce qu'avec Moch et Daniel [Mayer] il a été aux postes exposés de la bagarre, il peut s'adresser avec autorité au pays, devenir le fo3'er vers lequel convergeront les ardeurs républicaines. Cela suppose une action concordante du Parti, du groupe parlementaire, des ministres socialistes, l'oubli de certains flirts, l'excision des noyaux communistes, une propagande active, pénétrant profondément les masses et soutenue par une presse parisienne et régionale de grande expansion. Le succès n'arrivera qu'à condition que par ailleurs les événements parlementaires et politiques donnent à la notion le sentiment que le régime parlementaire est efficace, qu'il ne perd pas son temps en intrigues, qu'il assure la stabilité gouvernementale et le redressement monétaire. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 503 II est donc possible de concilier la stabilité et la résistance. Mais il faut aussi reconnaître que ce n'est actuellement qu'une éventualité. Les difficultés ne sont pas insolubles, mais elles sont considérables. La situation politique reste l'un des aléas les plus certains du redressement économique et financier. Quels que soient les obstacles, le choix ne nous est pas offert il n'y a pas pour la France d'autre issue que d'entreprendre ce redressement et de le mener à bien. Faute de quoi, elle retombera dans le désordre avec la perspective d'une phase gaulliste, et, au cas d'échec du général, d'une phase communiste, sans compter les risques que comporte la situation internationale. En l'état actuel, quelles sont les méthodes que doit employer le gouvernement pour restaurer la monnaie ? Le problème des salaires et des prix est mis à tort au premier plan. Ce n'est pas une cause, c'est un effet. Sans doute dans le circuit infernal, l'effet devient cause à son tour. Il n'en est pas moins vrai que ce n'est pas en l'atténuant que l'on atténuera le mal, ni surtout qu'on le fera disparaître. Tout au plus adoucira-t-on les répercussions sociales et politiques et les effets secondaires que l'accroissement des prix et des salaires entraîne. Cela ne veut pas dire qu'il faut renoncer à toute action immédiate sur les prix. Mais il ne faut y recourir que pour écarter des conséquences sociales graves et non dans l'espoir de placer toute l'économie sous un commandement arbitraire qui en annulant par la volonté de l'autorité publique les conséquences d'une cause croirait supprimer la cause elle-même. Il faut donc renoncer à tout contrôle des prix, qui ne porterait aucune conséquence sociale importante. Les petits produits de faible consommation ou de luxe doivent être laissés libres ainsi que tous les produits de l'industrie ou de l'agriculture dont le prix n'a pas d'incidence appréciable sur le coût de la vie. Il faut également renoncer aux contrôles inefficaces. Ils sont nombreux et paraissent toujours vexatoires. Le contrôle efficace doit s'étendre à tout le cycle de la répartition ; il comporte quatre éléments la collecte chez le producteur, le transfert au compte d'un organisme public ou semi-public, la distribution aux consommateurs sous le lien de titres de rationnement, la taxation à tous les échelons. On a tenté de dissocier ces éléments on a toujours abouti à un échec. Pleven avait imaginé en juin 1945 de taxer les produits au dernier stade de la distribution. C'est sur cette base que le contrôle des prix de la viande a fonctionné pendant deux ans ; cependant sous cette correction, depuis octobre 1946, que le Ministre du ravitaillement ou les Préfets, délégués à cet effet, pouvait procéder à l'achat prioritaire du bétail acheté trop cher. Tout contrôle s'est évanoui, les prix n'ont pas cessé de monter ; le rationnement a disparu. On est en réalité parvenu à un véritable régime de liberté, à peine contrôlé dans les cas les plus scandaleux et les plus visibles. 504 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Quand il a été impossible d'établir un organisme intermédiaire entre le circuit initial et le circuit final, le contrôle a toujours échoué. Tel fut le cas des légumes et des fruits frais, dont le caractère périssable exclut tout transfert intermédiaire. Quand le rationnement s'effondre ou est disproportionné à la production contrôlée ou collectée, on aboutit au même résultat. Tout le système est détruit. Tel fut par exemple le cas des textiles l'inflation des points textiles à laquelle procéda Marcel Paul en 1946 conduisit à un tel désordre qu'il fallut supprimer le rationnement et qu'il n'y a plus en fait de contrôle des prix. Le contrôle ne peut être maintenu que dans les cas où les quatre éléments peuvent être réunis. Ils sont assez facilement réalisables pour les principaux produits de la grande industrie. Leur réunion est au contraire très difficile quand les producteurs sont dispersées et nombreux. Il en est ainsi notamment pour l'agriculture et c'est justement de la hausse des produits agricoles que l'on souffre le plus. On est cependant parvenu dans quelques cas à des résultats satisfaisants pour certaines denrées agricoles. C'est actuellement encore le fait du blé et des produits laitiers. Dans d'autre cas où le système a cependant été appliqué strictement jusque'n 1945, les résultats furent plus discutables la viande par exemple, malgré la réquisition, ne fut jamais collectée que très partiellement. En 1943, les commissions d'achat ne parvinrent pas à acquérir tonnes, tandis que les cuirs livrés à collecte révélaient un abattage de près de La raison s'en trouvait dans l'insuffisance de l'organisme intermédiaire ; dans l'espèce, c'était le GARV groupement d'achat et de répartition des viandes. Il acquérait théoriquement la viande, la payait et se faisait rembourser par les bouchers ; mais la manutention était, sauf dans les grandes villes, faite en pratique par ces mêmes bouchers, qui pouvaient ainsi échapper facilement au contrôle. D'autre part, les commissions d'achat fonctionnaient dans un climat défavorable, au milieu de l'hostilité paysanne et leur rendement était très médiocre. De même pour les pommes de terre, la médiocrité de la collecte, confiée en fait à des ramasseurs, ne permit jamais de réunir que des tonnages très inférieurs aux besoins. Cependant, l'organisme intermédiaire, pommes de terre, oignons, aulx avait été remarquablement organisé et fut bien géré, malgré quelques influences fâcheuses. Pourrait-on revenir à une application plus large du système ? Ce n'est sans doute pas impossible, pourvu que l'on se maintienne dans des limites prudentes. C'est ce que j'ai fait pendant l'été 1947 pour les approvisionnements saisonniers de viande. L'achat en France et l'importation nous ont permis d'acquérir tonnes, qui ont été frigorifiées. Des contrats ont été passés pour la livraison en hiver de tonnes de bétail gras ; ces contrats comportaient d'une part la garantie contre la baisse au-dessous du du prix d'achat du bétail maigre, d'autre part, la fourniture d'aliments du bétail tourteaux de coprah et de palme, son, caroube, céréales secondaires non panifiables en tout quintaux. Ainsi se trouve constitué un RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 505 stock de tonnes qui doit permettre de répartir dans les grands centres urbains 200 gr par semaine du 1" janvier au 1" juillet. Cependant, l'exécution de ce programme pose un problème délicat qui n'est pas résolu. La ration de 200 grammes par semaine est celle qui était en vigueur pendant le premier semestre 1947 et qui d'ailleurs n'a été servie que très irrégulièrement. Elle est très inférieure à la consommation moyenne de ces derniers mois, qui a dépassé à Paris un kilo par semaine et par habitant depuis le mois de septembre. Sans doute cette consommation est très irrégulièrement répartie ; mais il est hors de doute que la consommation de l'ouvrier qui accomplit un effort physique normal atteint cette moyenne ou s'en rapproche beaucoup. La évalue la ration nécessaire à 770 gr et la CFTC à 700 grammes. La fixation de la consommation à 200 grammes qui eût été acceptée facilement au printemps 1947, apparaîtra en janvier ou février 1948 comme une réduction pénible et qui appelle une compensation. D'autre part, si l'on taxe la viande et si on la rationne, le marché de la Villette ne joue plus son rôle directeur sa fonction n'est plus qu'une fonction matérielle de réception et de distribution conformément aux principes fixés par l'administration qui donne les ordres d'expédition aux producteurs, fixe les droits des consommateurs et par conséquent, ceux des bouchers détaillants, qui sont fonction des inscriptions reçues ou des tickets remis. Le marché proprement dit sera désamorcé et ne sera plus qu'un organe d'exécution entre les mains de l'administration. Les inconvénients du système sont faciles à inventorier a — La ration est trop faible pour l'ouvrier habitué depuis l'été à une consommation quatre fois plus élevée. Les consommateurs chercheront évidemment ailleurs le complément dont ils ont besoin. b — Les marchands de bestiaux, privés de l'activité régulière qui consistait à approvisionner la Villette, rechercheront une activité latérale et continueront à parcourir les foires et les étables rurales pour y acheter le cheptel disponible et approvisionner les consommateurs insuffisamment ravitaillés. c — Les éleveurs, qui ont en hiver peu de bétail à vendre et qui d'ailleurs sont engagés par les contrats d'engraissement, seront cependant tentés pendant la première partie du semestre, jusqu'en mars, à se débarrasser de toutes les bêtes qu'ils ne pourront pas nourrir et qu'ils ne sont pas tenus conventionnellement de livrer. Ce seront en général des bêtes de réforme, vieilles et maigres, sauf dans les régions où les aliments du bétail seront relativement abondants, par exemple dans les contrées betteravières où les pulpes offrent encore une nourriture facile à trouver. Les besoins latéraux seront certainement très supérieurs aux ressources non engagées. On peut donc s'attendre à une hausse des prix assez importante. d — Si le marché de la Villette a été désamorcé, son réamorçage en juin ou juillet se fera avec quelque difficulté. Il faut s'attendre à ce moment à une hausse importante, pour attirer les vendeurs. Le fait s'est produit à trois reprises pendant le premier semestre 1947. Il ne manquera pas de se renouveler. 506 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Deux procédés peuvent permettre de parer à ces inconvénients. Le premier consisterait à importer la quantié manquante, soit 2 à tonnes de viande congelée. On pourrait alors laisser fonctionner le marché de la Villette ; on n'aurait même pas besoin de rationner la population des grands centres. L'équilibre rétabli sur le marché par l'apport étranger suffirait à maintenir les prix. Les consommateurs trouveraient autant qu'ils ont trouvé en août ou en septembre ; les marchands de bestiaux poursuivraient leur activité normale sans être aiguillonnés par une demande pressante des acheteurs ; les éleveurs, moins sollicités, ne pourraient pas pousser à la hausse; le marché, qui n'aurait pas été désamorcé, reprendrait progressivement à partir de juin son activité normale. Tous les inconvénients s'évanouiraient sans difficulté. Le seul problème — et il est de taille — est de savoir si ces importations sont possibles. Peut-on trouver dans le monde les deux ou trois cent mille tonnes nécessaires ? Si on les trouvait, pourrait-on les payer ? je crains que la réponse ne soit négative sur les deux points. Les États-Unis, le Canada, l'Australie et l'Argentine sont les seuls pays qui puissent fournir des quantités considérables ; il faut y ajouter un tonnage appréciable de porcs danois. A défaut de chiffres récents et complets, je note que la Grande-Bretagne a acheté par des contrats à assez longue durée, la presque totalité de la production argentine, que les ont entrepris une campagne pour restreindre la consommation nationale. Seuls les porcs danois et peut être les moutons australiens offrent-ils une ressource nouvelle, qui ne soit pas déjà absorbée par la consommation britannique. Il faudrait pour qu'il y eût des disponibilités que la faim des devises l'eût emporté en Angleterre sur la faim de viande. Je ne crois pas que les restrictions aient pu faire apparaître sur le marché mondial un excédent aussi important que celui dont nous aurions besoin pour une action massive. Par contre, on peut admettre la possibilité de trouver de 20 à tonnes au Danemark, en Australie, en Argentine et aux États-Unis. Une part importante de ce tonnage sera en porc et en mouton. Sans doute aussi y aura-t-il un pourcentage appréciable en conserves, qui s'intègrent mal dans le marché français de la viande, le consommateur y répugnant. Quant au problème des devises, je le crains insoluble. En septembre et octobre, nous n'avons pu couvrir par les ressources en dollars dont nous disposions que les céréales, le charbon et les matières grasses ce fut presque un drame, quand il fallut y ajouter quelques matières premières indispensables à l'industrie et dont le coût ne représentait qu'un peu plus de dix millions de dollars. Fin octobre, les accords nous donnaient si peu que l'on hésitait à acheter en novembre tonnes de charbon. Les perspectives de l'aide immédiate » étaient à peine plus larges et elles se sont sensiblement retrécies en passant de l'Administration au Sénat, du Sénat à la Commission du Congrès. On ne dépassera certainement pas 110 à 120 millions de dollars par mois et il est peu probable que le plan définitif pour l'année 1948 soit beaucoup plus large. Les fournitures essentielles et les services à rémunérer à l'étranger absorberont certainement les deux tiers. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 507 Le bétail ou la viande à importer entrera en concurrence avec les matières premières de l'industrie textiles, cuirs, produits catalyseurs » et les dépenses d'équipement. Il sera certainement impossible de trouver chaque mois les dix millions de dollars nécessaires avant janvier, très difficile de janvier au vote du plan Marshal [sic] et sans doute encore difficile, et en tous cas, beaucoup moins utile après l'adoption définitive du projet. Je ne crois pas, jusqu'à plus ample informé, que ce programme d'importation soit réalisable dans une proportion efficace. Mais, j'admets volontiers que, s'il était réalisable, il serait de beaucoup supérieur à la solution à laquelle on est conduit à son défaut. Cette solution est d'une orthodoxie dirigiste totale, si l'on veut qu'elle soit efficace. La collecte a été faite par les Sociétés Nationales de congélations ou d'engraissement, soit par l'achat en foire du cheptel à congeler, soit par la souscription des contrats. Les sociétés Nationales forment l'organe écran qui rassemble les ressources et dirige leur répartition. Le rationnement assure le contrôle de la distribution. Le système est complet pour les grands centres urbains. Mais il ne satisfait pas entièrement les besoins des habitants de ces centres et il laisse en dehors de son empire les autres habitants, c'est-à-dire les trois autres quarts de la population. Dans le secteur desservi, c'est-à-dire pour dix millions d'habitants, le rationnement insuffisant crée le risque d'un important marché noir. Il n'est pas difficile de faire parvenir du bétail sur pied aux abords de la Région Parisienne ou dans la zone rurale du Pas-de-Calais, de l'abattre clandestinement à la campagne et de faire parvenir les quartiers jusqu'au centre des agglomérations. La surveillance ne peut s'exercer qu'aux entrées de Paris, de Lyon, de Marseille, de Bordeaux ; elle est inefficace sur les grandes routes, toujours doublées par des chemins de faible importance. Elle exigerait pour être continue, un effectif plus élevé que celui dont dispose actuellement le contrôle économique, soit au moins 2 000 hommes coûtant 400 millions et dont le recrutement ne pourrait pas être instantané. Pratiquement, il faudrait se limiter au quart de cette dépense on trouverait sans doute 500 hommes parmi les auxiliaires congédiés et on pourrait les encadrer avec des fonctionnaires dégagés des cadres. Ces mesures devraient être complétés par une surveillance des restaurants, que peuvent faire la police économique parisienne et le contrôle économique. Mais, il ne faut pas s'attendre à une répression parfaitement efficace et un marché noir assez onéreux subsistera pour les restaurants — grands ou petits — la clientèle fortunée et les coopératives d'usines. Ce marché noir serait facilement ravitaillé par les départements producteurs, si la vente et la circulation du bétail y étaient 'libres. Il ne faut pas qu'il puisse être expédié des régions libres vers les régions rationnées, à l'exception, bien entendu, des têtes de bétail expédiées en exécution des contrats d'engraissement. Le mécanisme existe toute expédition de bétail doit être accompagnée d'un titre de transport délivré par l'autorité. Il suffit de suspendre la délivrance de ces titres et de procéder à l'achat prio- 508 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE ritaire du bétail expédié en fraude. La suspension doit s'appliquer aussi bien au bétail de boucherie qu'au bétail d'élevage qui sont indiscernables. Chaque département se trouve ainsi condamné à l'autarcie pour le semestre d'hiver. Mais il se peut que la production de certains départements reste excédentaire, même après les prélèvements effectués au profit des grands centres, et que d'autres soient gênés. On parera à ces inconvénients en accordant aux départements déficitaires un contingent mensuel pour éviter une invasion désordonnée d'acheteurs sur les marchés fournisseurs, il serait bon que le contingent soit mis à la disposition d'une mutuelle de boucheurs ou d'un petit nombre d'acheteurs agréés. Ce système, assez simple et qui réduit au minimum les surveillances en évitant d'exposer des déclarations ou des formalités nouvelles, sépare très nettement le secteur rationné des secteurs libres, morcelés eux-mêmes de manière à empêcher la reconstitution d'un marché national pendant le semestre d'hiver. Il se heurtera à certaines résistances. Tout d'abord celle des consommateurs des grands centres qui trouveront la ration trop exiguë et s'indigneront d'être rationnés tandis qu'on se goberge dans les trois quarts de la France. Ensuite, celle des marchands de bestiaux qui, à Paris, seront mis en vacances pour six mois, et en province seront réduits à un petit trafic local. Enfin, celle des agriculteurs qui se plaindront des obstacles mis au commerce du bétail d'élevage, surtout au printemps où l'on achète bêtes de trait et vaches amouillantes. Le principal inconvénient reste la disparition totale du marché national dont le rôle régulateur s'est nettement développé au cours du dernier semestre et en particulier, depuis octobre. En juin, quand il faudra le reconstituer, la besogne sera ardue elle s'accompagnera de désordres dans les achats et d'une hausse très sensible des prix. Il n'est pas certain que cette hausse n'annule complètement les efforts accomplis pendant l'hiver pour maintenir les prix dans des limites raisonnables. On peut cependant espérer que l'apport sur le marché d'un certain contingent de marchandise importée serait de nature à amortir la poussée spéculative qui ne manquera pas de se manifester. Il faudrait par compte que pendant cette période de transition la ration des grands centres urbains fût maintenue, quoique les prohibitions de circulation fussent levées. Si l'on trouve ce système trop compliqué et que l'on redoute les conséquences du mécontentement produit, on peut imaginer un régime intermédiaire. Il consisterait à tenter sous une forme corrigée une nouvelle expérience de double secteur, mais en isolant complètement les deux secteurs. Le marché libre subsisterait avec son organisation actuelle et poursuivrait son rôle. Mais la viande provenant du plan de congélation et des contrats d'engraissement ne sera pas versée au circuit du marché libre. Collectée par les Sociétés Nationales, elle sera conduite par elle jusqu'à une centrale établie dans chaque grande ville, où elle sera répartie entre un certain nombre de boutiques. Ces boucheries devront être spécialisées et ne livrer que la viande du secteur rationné; contre tickets et au prix fixé. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 509 Elles seront choisies de manière à assurer le service d'un secteur soit sur la demande des bouchers, soit, en cas d'insuffisance, par voie de réquisition. Elles devront être soumises à une surveillance précise de manière que le prix et le rationnement y soient exactement observés, mais aussi que l'on n'y vende pas ouvertement ou clandestinement d'autres marchandises et notamment pas de viande provenant du secteur libre. Cette organisation peut être réalisée pratiquement sans grosse difficulté. Elle sépare le secteur libre du secteur contrôlé autant qu'il est possible et échappe dans une certaine mesure aux reproches adressés au système du double secteur. Il s'en faut cependant que le système soit complètement à l'abri de toute critique. Une riche énumération suffira pour en faire ressortir les lacunes 1° — le marché libre, mal approvisionné, subira une forte pression de la demande non satisfaite, le secteur rationné ayant pris une proportion des ressources plus fortes que la proportion des besoins auxquels il pourvoira. D'où une hausse des prix à la Villette qui peut être plus forte que celle qui se serait produite sur un marché entièrement libre. 2° — cette hausse aura sa répercussion sur les prix du marché rationné, puisque le bétail livrable en vertu de contrats d'engraissement est vendu au prix du marché libre. 3° — elle fixera le prix de base sur lequel partiront les prix d'été et les portera à un niveau supérieur à ceux de 1947. 4° — il n'est pas exclu que des fuites se produisent entre le secteur libre et le secteur rationné, soit au stade de gros où la surveillance est difficile, soit au stade de détail où elle est plus stricte, mais où cependant une part du lot de chaque bouche ne sera pas vendue, les rationnaires ne pouvant payer ou au contraire préférant s'approvisionner entièrement au marché libre. Les résultats seront donc moins favorables qu'on ne peut le penser et l'on retrouvera bon nombre des inconvénients du double secteur. C'est pourquoi mes préférences vont au système précédent, malgré les difficultés d'application qu'il comporte. Ainsi il est possible, bien que difficile de rétablir partiellement un régime approvisionnement dirigé en viande. Mais, il faut noter qu'il a fallu faire voter une loi, qui a été obtenue difficilement, que cinq mois ont été nécessaires pour constituer un stock frigorifié qui à la fin décembre atteindra environ tonnes seulement dont près de la moitié provenant de l'importation, que les contrats d'engraissement sont encore à peine souscrits et que les aliments du bétail disponibles seront tout juste suffisants pour tenir les engagements pris. Et encore ce dernier point appelïe-t-il quelques réserves et motive-t-il quelques inquiétudes. Pourrait-on étendre le régime dirigé à toute la France et à toute l'année? Techniquement, cette extension n'est pas possible avant plusieurs mois. L'organisation nécessaire ne pourrait pas être en place avant le second semestre de l'année. 510 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE Elle implique la reconstitution d'un réseau d'acheteurs, qu'il s'agisse de commission, de négociants agréés ou d'agents de l'État le problème est à peu près le même. Il restera très difficile de restaurer ce système. On se ralliera sans doute à l'idée de commerçants agréés, agissant sous le contrôle d'un représentant de la d'une part, d'agents spécialisés de l'autre. Les trois personnages également difficiles à trouver. Il est à craindre que la sélection entre les diverses candidatures ne puisse s'exercer et que ce personnel ne soit encore plus médiocre en 1945 et cependant, sa médiocrité et son inefficacité furent alors les meilleurs arguments pour leur suppression. Il faudra d'autre part resserrer la surveillance sur les centres d'abattage ruraux, qui n'ont jamais été pratiquement surveillés et par où se produit une évasion considérable. L'obligation de tuer dans des tueries désignées n'a pas été abrogée ; mais le crédit qui servait à payer les contrôleurs a été supprimé en juillet. Les agents chargés de ce contrôle peuvent d'ailleurs être les mêmes que ceux qui surveilleront les achats. Cette réorganisation n'est certainement pas la plus compliquée. Il n'y a pas cependant à se dissimuler que ce contrôle ne pourra être assez vigilant pour mettre un obstacle sérieux aux abus. Il faudra rétablir des GARVA ou l'organisation de mutuelles pour assurer dans chaque département la répartition des bêtes entre les bouchers, au prorata des inscriptions ou des tickets, gérer la trésorerie des achats, facturer la viande aux détaillants et assurer le recouvrement des prix. Bien entendu ce mécanisme exige le renforcement des sections techniques de la viande dans chaque Direction Départementale du Ravitaillement, la réorganisation du Service central ; ces organes administratifs ne devront pas seulement surveiller le contrôle des achats, des abattoirs et de la répartition, mais encore établir et gérer avec l'aide d'une Société Nationale ou d'un négociant agréé les plans nationaux d'échanges interdépartementaux, qui constituent la partie la plus délicate du système et cependant, la plus importante, puisque c'est de leur exécution que dépend l'approvisionnement des grandes villes. II n'y a certes rien qui soit techniquement impossible dans ce programme. Mais, il suppose un délai d'au moins six mois pour sa réalisation, l'embauchage d'un millier d'agents de bonne qualité, sans que cependant leur avenir soit garanti et le vote de crédits budgétaires qui peuvent varier entre 300 et 500 millions. Le résultat dépend essentiellement de la qualité du personnel recruté et du climat psychologique qui serait créé autour de cette initiative. Ce climat risque d'être franchement mauvais. L'hostilité violente des marchands de bestiaux et des chevillards est assurée. Elle se manifestera par des intrigues et des campagnes de presse. L'opposition qui s'est manifestée contre le plan d'engraissement du bétail en est un gage certain. L'opposition des bouchers sera moins vive et moins déterminée. Elle sera surtout de principe et tendra à réserver l'avenir. Mais le sort du boucher n'est pas très différent, quelque soit le régime adopté. Il dépend plus de la marge qui lui est consentie que de la méthode d'approvisionnement. RÉFLEXIONS DE PAUL RAMADIER, DÉCEMBRE 1947 511 Par contre, les éleveurs et les organisations agricoles seront des adversaires farouches du système. Ils refuseront tout concours et ne se plieront que sur la menace. Encore feront-ils par ruse ou par résistance tout ce qui sera en leur pouvoir pour empêcher l'établissement du régime. Le consommateur ne sera pas favorable parce qu'il sera rationné même pendant le semestre d'été et que cette ration sera très inférieure à celle que lui assure le régime actuel. Il sera plus sensible à une diminution de ration qu'à une diminution de prix. Quant au résultat, il peut être excellent sur les prix, à condition que la taxe soit maintenue au-dessus du prix de revient et que l'on ne tente pas de provoquer une baisse considérable. En somme, il est possible en partant des cours atteints sur le marché libre, c'est-à-dire dans les foires, au mois de juillet, d'obtenir une baisse saisonnière de 10% et de revenir en hiver au cours de l'hiver dernier, sous réserve qu'il ne se produise pas pendant cette période une hausse générale des prix. Si elle se produisait, il devait en être tenu compte dans l'établissement des prix d'hiver. Pour la quantité, c'est tout autre chose. En 1943, sur un abattage total de tonnes, l'organisation qui fonctionnait alors dans les meilleures conditions techniques et sous l'autorité dictatoriale de Vichy, renforcée par celles Allemands, la collecte n'a pu réunir que tonnes, dont furent fournis à l'armée allemande et répartis à la population française. Un tiers a été abattu clandestinement. Ce résultat est le résultat optimum qui puisse être atteint. Nous sommes fort éloignés d'ailleurs des conditions de 1943 l'opinion est braquée contre le dirigisme ; la presse sera acharnée et créera une justification satisfaisante pour tous les candidats la fraude ; les marchands de bestiaux, les éleveurs, les consommateurs seront unanimes contre l'administration. La fraude sera sensiblement plus forte. Il faudra une rigoureuse campagne devant l'opinion et une surveillance très active pour que l'on se résigne à ce régime de restriction. Si l'on parvient à collecter la moitié de la viande de boucherie, le résultat sera considérable. Il est vrai que le cheptel est presque reconstitué à l'exception du bétail gras de l'hiver encore déficitaire. On peut évaluer la viande de boucherie produite dans l'année à quelque tonnes, dont pourraient être imparties au circuit légal. La ration moyenne pour 42 millions d'habitants serait de 20 kilos par an environ, soit 400 grammes par semaine. Elle varierait suivant les saisons entre 200 et 600 grammes, en y comprenant la charcuterie et les abats, qui ont toujours été en pratique soumis à un régime de rationnement différent. Cette ration correspondrait à la moitié de la consommation moyenne d'avant guerre, mais avec une répartition très différente qui permettait autrefois à la population ouvrière de consommer le double de la population rurale. Le rationnement établit l'égalité et l'abattage clandestin permet au paysan de consommer plus que le citadin. ; ; j î \$\}g\ [Paul RAMADIER.] COMPTES RENDUSAnnie RENDUSAnnie AU siècle d'or, l'Espagne et ses hommes. La population du royaume de Castille au XVI' siècle, Paris, Éd. Economica, 1985, 445 p. L'Espagne de Philippe II fut l'avant-garde européenne du progrès de l'État, et donc de l'administration. Ceci lui vaut le privilège de posséder les recensements les plus complets, les plus précis, les plus fiables, que les archives européennes possèdent avant le xviir siècle. Seul l'Empire chinois à l'apogée de chaque dynastie offre une telle aubaine. La thèse d'Annie Molinié-Bertrand est la conclusion d'une oeuvre monumentale, fruit de quinze ans de travail. Dans l'ordre méthodique l'Édition du recensement de 1591, l'Atlas de la population du royaume de Castille en 1591, son Étude cartographique i. Et puisque le fameux recensement distingue la noblesse et le clergé, les deux articles publiés dans la Revue d'Histoire Économique et Sociale ; Le clergé », puis les hidalgos dans le royaume de Castille à la fin du xvr siècle. Aproche cartographique » 2. Ce nouveau livre d'Annie Molinié-Bertrand intéresse donc au premier chef les historiens démographes. Il constitue encore un rapport capital de l'École française à l'historiographie hispanique. Le public français sera peut-être dérouté par une approche fort différente de celle des études démographiques avec lesquelles il est familiarisé. Les sources ne permettaient guère de privilégier la dynamique conjoncturelle des phénomènes. Les recensements donnent la vision figée du rapport des hommes à l'espace à un moment donné, mais avec une exhaustivité qui leur confère d'emblée valeur de radiographie structurelle d'un pays entier. Vision figée... relativement. L'auteur a utilisé tous les recensements du xvr siècle, et la chance a voulu que les plus complets se placent aux deux termes chronologiques 1528-36, 1591. De sorte que l'évolution séculaire enrichit l'analyse de la coupe majeure le grand recensement de la fin du règne de Philippe II, à la veille de la décrue démographique ; unique et insurpassé avant la seconde moitié du xvrir siècle. En outre, les agents qui l'ont réalisé ne se sont pas contentés de dénombrer les hommes. Une foule de notations ténues précise le statut juridique des localités, décrit les terroirs et les activités. Malgré tout, l'avalanche de tableaux suivis de sobres commentaires qui constituent la substanoe du livre, a le lyrisme de la presse financière. La rigueur scrupuleuse de l'auteur, son mépris manifeste des modes parisiennes en matière de sciences humaines, ne font rien pour aguicher le lecteur. L'esprit scientifique et exigeant y trouvera son compte la cuisine est frugale, mais savoureuse. Le plat principal, c'est bien entendu l'analyse démographique régionale sur les 378 000 km2 du royaume de Castille pp. 65 à 315. Elle se développe sur trois axes les effectifs la population, leur distribution par localités classés suivant la taille le peuplement, l'évolution séculaire. L'inégale qualité des sources confère une inégale précision aux résultats, sur l'un ou l'autre des axes ou des 1. Édition du recensement de 1591, Madrid, Inst. Nac. de la Estadfstica, 1984 ; Atlas de la population du royaume de Castille en 1591. Univ. de Caen, Éd. Economica, 1976 ; La population du royaume de Castille d'après le recensement de 1591. Étude cartographique, Univ. de Caen, Éd. Economica, 1980. 2. Le clergé dans le royaume de Castille à la fin du XVF siècle. Approche cartographique », 1973-1, pp. 6-53 ; ÀLA ROCHE-SUR-YON, DEVENEZ PROPRIÉTAIRE POUR 223 916 €* À LA ROCHE-SUR-YON, proche du centre et des commerces, sur un terrain** de 464 m² exposé , CARRÉNEUF vous propose de devenir propriétaire pour 223 916 €. "Cette maison traditionnelle de 97m² habitables se compose d’une grande pièce de vie lumineuse de 50 m² avec baie vitrée et Exclusivité 6 4 6 4 8 2 6 Exclusivité 11 Exclusivité 6 avec Figaro Immoneuf -24h 3D 7 4 4 4 avec Figaro Immoneuf -24h 3D Exclusivité 13 3 Exclusivité 3D 11 3D 13 avec Figaro Immoneuf -24h 3D 3D 6 6 7 10 avec Figaro Immoneuf -24h 3D 2 2 17 Exclusivité 12 avec Figaro Immoneuf -24h 3D 1 2 3 ... 6 Une recherche d'un studio à vendre à La Roche-sur-Yon 85 ? Figaro Immobilier met à votre disposition toutes les annonces de studios en vente à La Roche-sur-Yon 85. Les annonces sont mises à jour quotidiennement par les propriétaires et les agences immobilières de La Roche-sur-Yon 85 et ses environs. 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